samedi 27 septembre 2025

Mes petites amoureuses (J. Eustache, 1974)

 



Centré sur un personnage de jeune adolescent déraciné tout à coup (Daniel est envoyé vivre avec sa mère à Narbonne qu’il ne connaît pas et doit bientôt arrêter le collège pour commencer un apprentissage), Jean Eustache construit un récit faussement classique et en réalité empli de dissonances. Le film, à l’importante dimension autobiographique, suit alors une forme de récit initiatique autour de la vie amoureuse, comme l’indique le titre, mais pas seulement (on trouve aussi le rapport à sa nouvelle ville, à sa mère, à la vie adulte avec l’apprentissage).
Dans sa construction, le film propose non pas de nombreuses ellipses mais bien de véritables manques : certaines séquences sont interrompues avant leur fin, sans que le spectateur puisse conclure. Et d’autres séquences surviennent alors que l’on ressent qu’il manque une scène avant, qui aurait été une scène à faire mais par-dessus laquelle le film passe (par exemple on découvre que son jeune personnage, qui ne fumait pas, a désormais l’habitude de fumer, sans que l’on ait vu la scène attendue où il commence à fumer). Le film, en ce sens, évoque (des situations, des moments de vie), il laisse aussi le spectateur insatisfait.
Dès lors, bien plus qu’à la Nouvelle Vague, c’est à Bresson que Eustache se rattache. C’est que le film procède de la même distanciation vis-à-vis de l’émotion : la manière de raconter est volontairement très déceptive (c’est-à-dire qu’elle se veut sans émotion), avec des phrasés atones, l’absence d’effets cinématographiques qui insisteraient sur l’émotion (des gros plans, de la musique, etc.) et, bien sûr, une direction d’acteurs et une voix off qui renvoient à Bresson. La voix off d’ailleurs, plus travaillée qu’il ne semble, puisqu’elle est celle de l’enfant qui comment le film (et non pas celle de l’adulte « qui se souvient »). Et cette voix off est étonnamment présente dans des moments anodins et absente dans des moments clefs.
Mais le film s’écarte de la veine bressonienne en ce qu’il est empli de lumière, avec des adultes qui y sont comme éteints : la vie est bien du côté des adolescents.
On notera l’intervention du personnage joué par Maurice Pialat (1) qui visite le garage où Daniel est apprenti : Pialat vient contredire complètement son rôle d’instituteur dans La Maison des bois. Ici, en parlant à Daniel, il attaque l’école qui ne parviendra jamais, dit-il, à l’extraire de sa condition.



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(1) : La présence de Maurice Pialat dans le film est un indice, en soi, que Eustache ne se rattache pas à la Nouvelle Vague (que Pialat détestait).


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