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mercredi 23 novembre 2016

L'Aurore (Sunrise de F. W. Murnau, 1927)





Film très célèbre, L’Aurore est un éblouissant chef-d’œuvre. Murnau, fort du succès de ses films précédents, est convié à travailler en Amérique.
A travers un thème universel (un homme attiré par une femme fatale délaisse sa famille), on a là un conflit très commun (la passion passagère – sexuelle – contre l’amour profond pour sa femme et ses enfants). Murnau traite ce thème au travers d’une dualité géographique et métaphorique : la campagne pure et vertueuse et la tentation diabolique de la ville.
Murnau joue avec ce double conflit au travers d’un traitement expressionniste : l’opposition ombre/lumière est une mise en image de la dualité Bien/Mal (en cela le film reste plus allemand qu’américain). Le jour protège et l’ombre est dangereuse. L’extraordinaire plan-séquence où Ansass parcourt les marais pour retrouver la fille de la ville, sous la clarté blafarde de la lune, a ainsi une formidable dimension fantastique. Ansass ne pourra retrouver sa femme que s’il domine et la ville et la nuit. C’est le sens de la séquence où le couple se retrouve dans la ville et la parcourt : la ville est ainsi vaincue (notamment après un passage à l’Eglise : le couple en ressort uni). La tempête, même, sera vaincue, malgré les peurs d’Ansass.


Murnau fait évoluer l’expressionnisme : aux cadrages et aux angles durs de Caligari ou Lang, Murnau oppose des contours flous, des ambiances de brouillards.  Les éléments se mélangent, lorsque, dans la nuit, sous la lune, les amants s’étreignent.

Mais on retrouve dans L’Aurore à la fois cette composition de l’image très picturale et les mouvements d’appareil complexes et parfaits qui constituent le style brillant de Murnau.


dimanche 12 avril 2015

Nosferatu le vampire (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens de F. W. Murnau, 1922)




Nosferatu est un des films les plus exceptionnels du cinéma muet et l'un des plus incontestables. Sa renommée et son influence sont considérables.
F. Murnau adapte le Dracula de B. Stoker (il en change le nom pour s'éviter des problèmes de droit d'auteur mais garde la trame précise du récit) et met en scène avec génie son monstre. Le film est structuré en différents mouvements (arrivée d’Hutter dans la demeure du comte, départ du comte, etc.), comme pour une symphonie (symphonie à laquelle se réfère le titre original), qui font progresser le film de l’inquiétude à la peur puis à la terreur (Murnau parvient à écraser ce pauvre Hutter sous l’emprise d’Orlock ; ville envahie par la peste). Le dénouement est difficile : la ville est sauvée au prix d’un sacrifice.
Max Shreck campe un Orlock inoubliable, et ses apparitions – rares – sont autant de chocs reçus par le spectateur. Il faut remarquer combien l’apparence du personnage que lui donne Shreck contraste avec d’autres compositions ultérieures (celles de Bela Lugosi ou de Gary Oldman, beaucoup plus romantiques).


La mise en scène du monstre est toujours extraordinaire, la puissance de l'image est ici totale. Parmi dix autres exemples on peut citer la séquence fascinante où Ellen se sacrifie en s'offrant à Orlock et l'attire. Le style expressionniste est à son apothéose : l’ombre de Orlock qui glisse dans l'escalier, l'ombre de sa main qui vient se fermer sur son cœur, tout cela est un aboutissement stylistique et ouvre une nouvelle porte immense pour les cinéastes qui peuvent alors se passer de montrer directement et chercher simplement comment suggérer.
Mais si Nosferatu est un aboutissement de l’expressionnisme (voir la séquence du sacrifice d’Ellen) il en est aussi un dépassement : Murnau utilise des décors extérieurs (ce qui s’oppose à la tradition allemande de l'expressionnisme) qu’il fait baigner dans des lumières étranges et variées. Et il donne libre court à son art du contrepoint en multipliant les narrations parallèles (attente d’Ellen, arrivée du bateau envahi par la peste, retour d’Hutter, etc.).
Orlock et Hutter représentent les deux faces de la pulsion qui les attire vers Ellen : à la pulsion d’amour du jeune homme répond la pulsion de mort du vampire. Ce sont les deux aspects du héros romantique qui sont représentés.

La veuve de Bram Stoker a intenté différents procès pour faire détruire les copies du film. Elle réussit partiellement mais son décès ainsi que la réapparition de copies cachées ont pu sauver ce film de la destruction, avant une restauration de l'oeuvre dans les années 80.

vendredi 22 mars 2013

Faust, une légende allemande (Faust - Eine deutsche Volkssage de F. W. Murnau, 1926)




D’une ambition et d’une inventivité extraordinaire, Murnau faire étalage, dans ce Faust incroyable, de tout l’art et de toute l’inventivité possible, assis sur une maîtrise technique totale.
Faust, pris dans le piège de la tentation, rompra au dernier moment son pacte diabolique – trouvant ainsi le salut – par l’amour, en se sacrifiant. Lui qui était d’abord passé pour un prophète guérisseur grâce à Méphisto, achève son chemin christique par son sacrifice contre Méphisto. Car si Faust a conclu son pacte pour sauver les hommes, il se compromet ensuite, tenté par le Diable. Et Murnau, avec facilité, passe du grotesque au lyrique puis au tragique.
L’esthétique clair-obscur prodigieuse et fascinante y apparaît comme un aboutissement de l’expressionisme de Murnau (il part ensuite travailler aux Etats-Unis). On comprend que Rohmer, dans son analyse du film, compare l’image à une composition picturale : avec Murnau, c’est le monde lui-même qui est traité comme une vaste peinture. Il s’est d’ailleurs inspiré des représentations iconographiques traditionnelles pour construire les siennes, utilisant la pellicule comme une toile.

Les trucages multiples et variés, les angles de caméras, les travellings, les jeux avec le temps (le sablier qui mesure le temps qu’il reste à Faust avant de compromettre son âme) aussi bien qu’avec l’espace sont sublimes.
Murnau use de tous les trésors du cinéma pour donner à Méphisto et à l’archange une irréalité envahissante, folle et démesurée, avec par exemple cette image maléfique de la cape de Méphisto s'étendant sur la ville pour y répandre la peste.


Et, par la grâce de ces effets, le Bien et le Mal apparaissent moins opposés qu’ils ne le sont et le tout constitue une espèce de poème métaphysique, le noir et le blanc se fondant en des brumes, des vibrations, des envoûtements.


mercredi 20 mars 2013

Le Dernier des hommes (Der Letzte Mann de F. W. Murnau, 1924)




Magnifique film de Murnau, qui pousse très loin l’art cinématographique. Si l’absence d’intertitre est célèbre dans ce film (qui devient donc, si l’on veut, un des rares films muets sans paroles), c’est la virtuosité de Murnau qui explose à chaque instant. Sa fluidité narrative et son inventivité à créer sans cesse des images puissantes et novatrices sont stupéfiantes.
Le portier, fier de son habit grâce auquel il obtenait envie et respect de ses voisins, est changé de poste et, par là même, est obligé d’abandonner son beau costume. De cette trame simple, Murnau va décortiquer l’âme du portier et de ses voisins et, par là même, scruter l’âme humaine.



Si les railleries pleuvent lorsqu’il devient préposé à l’entretien des toilettes, c’est peut-être parce que ses voisins préfèrent la moquerie au soutien (le pauvre est désespéré) mais c’est surtout parce que lui-même ne comptait que sur sa tenue pour être admiré. Et le vieil homme, à l’heure de la vie où le paraître pourrait compter moins, se retrouve sans rien, maintenant qu’il a perdu son bel habit. Murnau fustige cet homme qui ne vit que par le regard d’autrui et qui fait tourner la substance de sa vie sur la beauté de son habit, susceptible d’impressionner ses voisins. Murnau fixe sa caméra sur une population de basse condition (car les voisins qui se moquent sont bien pauvres eux aussi) : la superficialité de tout faire reposer sur la prestance de son habit quand on est si pauvre rajoute à l’aliénation du vieil homme. La pirouette finale, tout à fait improbable et présentée comme telle, n’enlève rien à la force du film.
Emil Jannings trouve sans doute son meilleur rôle et Murnau parvient à magnifier (si c’était possible) l’expressionnisme de son style dans cette fable noire urbaine.
Il s’agit du dernier film allemand de Murnau, qui cèdera ensuite aux sirènes hollywoodiennes (où il continuera de faire éclater la perfection de son style et de sa maîtrise).