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lundi 13 janvier 2020

Ange (Angel d'E. Lubitsch, 1937)




Très grand film d’Ernst Lubitsch, qui continue d’offrir au spectateur des chefs d’œuvre de comédies sophistiquées. Son style explose constamment à l’écran : jamais, sans doute, même dans ses plus grands chefs d’œuvre, il n’est allé aussi loin dans l’art de l’ellipse, imposant au spectateur, sans cesse, de compléter la narration, de jouer en lui-même les scènes qui se sont jouées mais que Lubitsch a choisi de ne pas montrer, derrière une porte qui nous est restée fermée. Ce rythme, cette façon d’utiliser les décors pour montrer précisément et pour cacher tout aussi soigneusement, cette Lubitsch’s touch en somme, à travers laquelle aucune situation n’est donnée pour elle-même (ce sont les actions et les comportements des personnages qui déclenchent les situations) donne une subtilité pleine de préciosité au film.
L’habituel triangle amoureux est servi par un trio d’acteurs exceptionnels (Melvyn Douglas et Herbert Marshall se disputent Marlène Dietrich), qui évoluent dans leur registre favori qui se trouve être aussi celui de Lubitsch : parmi les grands de ce monde, dans un univers raffiné et cristallin, avec force manteaux de fourrure, coupes de champagne et  bijoux précieux.

 

Et, comme un précieux caviar, Angel se déguste avec goût, préciosité et réclame une complicité exigeante du spectateur. On se demande si, aujourd’hui, des réalisateurs sont capables de demander autant de leurs spectateurs et, ce faisant, de leur faire à ce point confiance pour le suivre.


vendredi 30 août 2019

La Poupée (Die puppe de E. Lubitsch, 1919)




Étonnant film de Ernst Lubitsch, construit comme un conte romantico-fantastique, et empreint de liberté et de fantaisie.
Lubitsch s’amuse, il plante lui-même le décor dans un prologue étonnant et ne cesse, ensuite, de jouer avec ces décors, donnant des allures de théâtre, parfois, à son film.
Les personnages sont tous assez ridicules (et assez mal joués, il faut bien le dire), sauf la poupée elle-même, qui est, dans un joli paradoxe, vivante, pétillante et légère (avec l’actrice Ossi Oswalda, que Lubitsch a plusieurs fois utilisée dans cette période allemande).
Derrière une intrigue un peu farfelue (il y a même des courses poursuites que l'on retrouvera dans le Buster Keaton de Fiancées en folies), Lubitsch égratigne en passant la bourgeoisie et éreinte le clergé.
Et l'on trouve déjà, dans ce vieux film muet, bien des éléments que l’on retrouvera dans les comédies américaines du réalisateur, notamment cette fraîcheur, cette ironie constante ou ce jeu de faux-semblants.


vendredi 9 août 2019

L'Eventail de Lady Windermere (Lady Windermere's Fan de E. Lubitsch, 1925)




Ce beau film muet constitue un magnifique exemple du talent de Ernst Lubitsch, avant qu'il n'emmène son univers vers le ton de comédie fine et précieuse qui sera sa signature. Ici Lubitsch prend ses personnage et leur univers au sérieux et construit un très beau personnage (Lady Erlynne), magnifique de solitude et de sacrifice.
Tout le film est centré autour de la connaissance parfaite par le spectateur des enjeux et de la réalité de ce qui se trame, tandis que les différents protagonistes, eux, croient seulement savoir mais ne savent pas tout : s’arrêtant à quelques détails (Lord Darlington voyant une lettre est persuadé que Lord Windermere trompe sa femme avec Lady Erlynne) ou s’arrêtant aux choses visibles (Lady Windermere qui se méprend sur la personne qui courtise Lady Erlynne et qui en déduit que c’est son mari). Il n’y a que le spectateur qui comprend et qui voit les personnages se méprendre, s’enfoncer dans leurs erreurs, prêter oreille aux ragots.
Chacun est pourtant tout à fait sincère et n’a nulle légèreté. Lubitsch l'exprime magnifiquement, par exemple dans ce très beau plan où Lord Darlington, après avoir avoué son amour pour Lady Windermere, s’éloigne d’elle – il sait son amour impossible – en même temps que la caméra dézoome et isole les deux personnages dans la gigantesque pièce.

Et l'éventail du titre revêt successivement – et très rapidement – plusieurs fonctions : c'est un cadeau, qui devient ensuite une arme, puis un indice de culpabilité et, enfin, un signe de sacrifice. Ce traitement magnifique signe la virtuosité du réalisateur qui, en quelques scènes, en quelques plans, joue avec l'éventail et le place au cœur du jeu social.
La toute fin, bien sûr, se permet un quiproquo délicieux sans lequel Lubitsch ne serait pas tout à fait Lubitsch.



samedi 3 novembre 2018

La Veuve joyeuse (The Merry Widow de E. Lubitsch, 1934)




Sans être un grand Lubitsch, on retrouve dans La Veuve joyeuse beaucoup d’éléments qui composent tout l’univers et toute la dimension comique du réalisateur. On sait, bien entendu, que le comte Danilo et la riche veuve vont s’aimer et se retrouver mais on se délecte des obstacles rencontrés, des atermoiements, des quiproquos. Certaines séquences sont savoureuses.
Et puis, il faut bien dire, Maurice Chevalier, avec son accent français à couper au couteau, est parfait en french lover.


vendredi 9 septembre 2016

Illusions perdues (That Uncertain Feeling de E. Lubitsch, 1941)




Amusante comédie de Lubitsch, sans doute trop légère et au scénario trop simple pour égaler ses meilleures réussites, mais l'on suit avec plaisir les tribulations de Larry Baker (Melvin Douglas, très à l'aise) confronté à l'amant de sa femme.
Quelques scènes montrent très bien la facilité de Lubitsch : par exemple pour exprimer un baiser hors champ (le pianiste morne devenant un pianiste inspiré) ou pour exprimer la lassitude conjugale (excellente séquence du mari qui ne fait plus la différence, dans un demi-sommeil, entre son chien et sa femme).


mardi 26 avril 2016

Ninotchka (E. Lubitsch, 1939)



Ninotchka Ernst Lubitsch Greta Garbo Poster Affiche

Comédie délicieuse de Lubitsch. Melvyn Douglas joue un comte d’Algout romantique à souhait, qui tente de débrider tant bien que mal l'agent communiste rigide joué par Greta Garbo, le tout sur fond de Paris vu par Hollywood.
Lubitsch joue à fond avec les stéréotypes : ceux des soviétiques débarquant à Paris, le regard de Nina Yakushova sur la vie en général et le monde capitaliste en particulier ; la façon, ensuite, dont Nina se débride et, en catimini, se laisse tenter. La célèbre séquence où le comte tente de la faire rire à coups d'histoire drôle est excellente. La recette de ces comédies à la fois légères et graves (les allusions aux procès de Moscou, au plan quinquennal, à la famine qui sévit à Moscou) semble perdue depuis bien longtemps.

jeudi 14 avril 2016

To Be or Not to Be (E. Lubitsch, 1942)




Merveilleuse comédie (1) qui porte le genre à des hauteurs exceptionnelles. Le film est d’un brio prodigieux et permet à Lubitsch de montrer comment le rire se conjugue parfaitement avec une critique dure et acerbe.
Tourné en pleine guerre To Be or Not to Be attaque frontalement les nazis (en n'hésitant pas à mettre en scène Hitler et à jouer avec son image – réglant ainsi directement la question de la pertinence de rire de choses réellement graves). Et Lubitsch fait feu de tout bois.
En s’appuyant sur l'habituel triangle amoureux, il s’amuse à le jouer et le rejouer, à le complexifier, à le transférer, en mêlant cette intrigue avec une seconde intrigue faite d'espionnage.
Les acteurs sont merveilleux : Jack Benny est truculent et Carole Lombard parfaite, en particulier dans les scènes délicieuses où elle feint de céder aux tentations de Siletzsky le traître.
En bon satirique Lubitsch n'épargne personne : les nazis sont ridiculisés (Le colonel Ehrhardt est d'une bêtise sans nom), les acteurs de théâtre moqués (Joseph Tura en tête, qui déclame ses « To be or not to be » de façon légendaire), les résistants même sont raillés (Lubitsch devra s'en défendre publiquement après la sortie du film).

Il est fascinant de voir comment Lubitsch part d'une situation simple et la complexifie à l'extrême, tout en aisance, en déliant les imbroglios incroyables de l'intrigue avec aisance, jouant à fond de la mise en abîme du théâtre, à la fois concrètement dans les décors (les acteurs résistants font un faux décor dans un théâtre), mais aussi dans les personnages qui se déguisent et glissent d'un personnage à l'autre avec délice. L’emboîtement des intrigues et des situations, le rythme des répliques, l’humour sans cesse : tout est délicieux.

Et la boucle se boucle merveilleusement : la réplique finale (et la situation qu’elle induit !) est à ranger, aux côtés de quelques autres, parmi les fins légendaires du cinéma.

Carole Lombard et Jack Benny
Bien entendu To Be or Not to Be est un cas d’école pour comprendre Lubitsch et le fonctionnement de ses comédies. Le film est d’ailleurs un des exemples pris par Deleuze pour expliquer – dans sa classification des images – une forme particulière d’image-action. En effet, c'est une manière de faire classique chez Lubitsch : deux comportements similaires peuvent déboucher sur deux situations complètement différentes. Par exemple, lorsque le spectateur se lève quand Tura débute le fameux monologue de Hamlet, on ne sait s’il se lève parce qu’il trouve l’acteur nul ou si c’est parce qu’il a rendez-vous avec sa femme. Cette équivocité (le spectateur ne peut trancher) est la clef de l’humour de la scène. C’est ce que Deleuze appelle la petite forme de l’image-action : c'est une action qui dévoile une situation (le plus souvent c'est le contraire : c'est une situation donnée qui est déclencheur d'une action).



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(1) : Le titre français   Jeux dangereux   gâche tellement le plaisir du titre original (qui est absolument parfait et délicieux de sous-entendus) qu'il vaut mieux s'en tenir à To Be or Not to Be.

samedi 11 mai 2013

Rendez-vous (The Shop Around the Corner de E. Lubitsch, 1940)




Délicieuse comédie de Lubitsch, qui sort de ses schémas habituels (où tout se déroule dans un univers de luxe, de beaux appartements et de grands hôtels) pour se concentrer sur une petite boutique avec les salariés qui y travaillent.
Il y a beaucoup de tendresse dans la découverte par Alfred que la correspondante avec laquelle il a de si beaux échanges épistolaires n’est autre que sa collègue, avec laquelle il se dispute toute la journée. La simplicité de l’intrigue, mais aussi sa très grande modernité (de plus en plus moderne, même, si l’on se prend à remplacer les échanges épistolaires par des mails et si l’on considère le développement de cette façon de faire connaissance) lui donnent tout son charme.



Mais le film, en plus de ce ton doux et comique, lorgne du côté de la comédie humaine en abordant de plein fouet les problèmes de chômage qui guettent les salariés ou des tours de vis du patron vis à vis d’eux. Cette dimension supplémentaire, traitée avec une grande facilité par Lubitsch, donne au film une très grande force. Le dosage et l’assemblage de tant d’éléments contradictoires créent une harmonie magique qui porte le film. Tant de comédies (à commencer par celles de Lubitsch lui-même, par exemple Ninotchka, tourné juste avant) semblent bien ternes ou limitées face à la plénitude de Rendez-vous.



mercredi 2 janvier 2013

La Folle ingénue (Cluny Brown de E. Lubitsch, 1946)




Ayant alterné tout au long de sa carrière des comédies sur fond historique (le communisme dans Ninotchka ou le nazisme dans To Be or Not to Be), la comédie sophistiquée (Haute pègre, Sérénade à trois) et la comédie romantique (The Shop Around the Corner), Ernst Lubitsch conclut sa carrière avec cette comédie qui reprend toutes ces variations à la fois, mettant en scène un milieu aristocratique comme Lubitsch les aime tant, un écrivain qui fuit le nazisme et la légèreté d’un jeu de séduction charmant entre gens modestes.
Le duo au centre du récit est savoureux, avec Charles Boyer en écrivain pique-assiette et à l’esprit libre un peu farfelu qui fait face à Jennifer Jones, dans un registre surprenant, loin de ses rôles les plus célèbres (où elle joue – avec une sensualité brûlante, par exemple dans Duel au soleil ou Ruby Gentry). Ici elle incarne Cluny Brown ingénue (le titre français, une fois n’est pas coutume, dit bien les choses) et pétillante. Lubitsch joue avec ses deux personnages qui se tourneront autour avec plaisir, sur fond de carcan aristocratique dont Lubitsch se plait à gratter le vernis.
Le film alors ne s’en remet plus à la malice fine et précise de la « Lubitsh Touch », mais il s’appuie sur le jeu des deux personnages centraux (retrouvant un peu l’humeur de The Shop Around the Corner), sur lesquels Lubitsch pose un regard tendre, sur des dialogues savoureux, sur des situations que dégoupillent avec délice Cluny Brown ou Adam Velinski.



Lubitsch, pour ce qui est son dernier film, ravit donc une dernière fois, en sabordant l’aristocratie – sa cible favorite mais qu’il aime tant – et en faisant l’éloge de l’incongruité, de la liberté, de la légèreté qui doit s’immiscer dans les fissures du carcan social.

mardi 16 octobre 2012

Haute pègre (Trouble in Paradise de E. Lubitsch, 1932)





Toute la subtilité précieuse et raffinée de Ernst Lubitsch est cristallisée dans Trouble in Paradise (1), pépite merveilleuse qui charme sans cesse à mesure qu’on le revoit.
De Venise à Paris, le spectateur évolue dans ce monde riche et voluptueux, suivant un escroc notoire et mondain, qui monte avec sa femme – espiègle voleuse elle aussi – une combine pour arnaquer dans les grandes largeurs une riche et jolie héritière. Le film, alors, plonge dans les délices classiques du triangle amoureux.


Ce n’est donc pas le scénario qui est délicieux ici, mais bien le style du film, avec la fameuse « Lubitsch touch », magnifiée ici. Il y a, à chaque plan, un rythme, une vivacité et un regard oblique sur chaque élément de l’intrigue. Le film multiplie les allusions, les ellipses, jouant avec les objets (le sac ou encore le fameux cendrier en forme de gondole), les dialogues pétillants et malicieux, les situations qui se croisent, se contredisent, se répondent (en fin de film les 100 000 francs qui sont successivement volés, puis rendus, puis repris, puis revolés puis rendus à nouveau !).



Bien entendu le code Hays censurera, après coup, un film qui met en avant, avec un tel délice, l’amoralité du vol et des voleurs. Car ce sont eux qui ont la belle vie, risquée mais truculente, à côté des fades riches qui se croisent dans les cocktails.
La comédie américaine tient là un des joyaux qui ont porté si haut le genre, à des années-lumière des comédies actuelles, empreintes le plus souvent d’une balourdise fatigante et vaine.



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(1) : le titre français semble si triste et terne pour un tel film.