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mercredi 14 avril 2021

L'Été du démon (Kichiku de Y. Nomura, 1978)



Incroyable film de Yoshitaro Nomura, qui filme la descente aux enfers de Sokishi : coincé entre sa femme et ses enfants nés d’une relation adultère que leur mère lui laisse tout à coup sur les bras, il va progressivement sombrer, malgré bien des combats intérieurs. Alors, laminé par sa femme toute de haine pour ces enfants symbolisant la maitresse haïe, il va se débarrasser, lâche et fébrile, des trois bambins.
Cette confrontation entre lâcheté et amour vient s’inscrire dans le regard du père, sur ce visage marqué, dans ce corps torturé, sec et déjà usé par le travail.

Et le film, implacable, enfonce toujours plus profondément Sokishi, perdu, désemparé, soumis, qui ne peut se libérer qu’au prix de l’effroyable.
Nomura explore cette crête étroite sur laquelle Sokishi ne sait comment rester stable alors qu’il glisse sans cesse dans l’abîme et tente de retrouver son équilibre – équilibre impossible que la magnifique fin vient étaler sous ses yeux.
Certaines scènes sont terribles, avec la violence contre les enfants, les distensions entre les tentatives et les renoncements du moment, la tragédie qui semble inexorable et le fatum épouvantable qui s’abat sur le père.



mardi 26 janvier 2021

Le Vase de sable (Suna no utsuwa de Y. Nomura, 1974)



Splendide et original polar de Yoshitaro Nomura, qui, bien loin de s’en tenir aux films violents de type Yakuza, propose une atmosphère tout à fait différente, sur un rythme lent, qui permet d’entrer progressivement (comme le font les enquêteurs eux-mêmes) dans la compréhension de la psychologie du meurtrier et de son histoire singulière.
Dès lors, bien plus que l’enquête elle-même, c’est l’histoire du Japon qui intéresse Nomura. En effet le film propose, si ce n’est une réflexion, du moins un regard sur les deux Japons : celui d’avant-guerre, montré comme ancien et appartenant à un passé révolu, et celui, moderne, de l’après-guerre.
Le film répond à cette dualité en étant lui aussi, dans les grandes lignes, coupé en deux. La première partie se concentre sur la longue enquête de l’inspecteur Imanishi épaulé par le jeune Yoshimura, enquête emplie de fausses pistes, d’impasses, et dont l’avancée ne tient qu’à un fil. Puis vient le moment du rapport à ses pairs (et aux spectateurs) de Imanishi, en même temps qu’un magnifique montage parallèle montre Waga Eiryo lors de son concert et le même, enfant accompagnant son père lépreux, lorsqu’ils étaient des parias chassés de village en village.
Le texte final, qui précise combien ce temps où les lépreux étaient chassés est désormais révolu, oriente l’interprétation du film vers les deux époques du Japon que montre le film.
Ces deux époques sont d’ailleurs aussi habilement montrées comme séparées dans l’espace. Et le film joue de la correspondance entre espace temporel et espace géographique : l’enquête conduit les inspecteurs dans le Japon du Nord qui est montré comme un Japon du passé, avec ses traditions, ses maisons en bois, ses villages loin de tout, ses chemins de fer désuets. Au contraire, Tokyo est moderne, avec ses bars de luxe ou ses wagons récents.

Le temps et l’espace se conjuguent donc pour montrer combien l’histoire de Waga enfant appartient à un passé qu’il veut voir disparu à jamais – quand bien même son père n’est pas encore mort – et qu’il communique avec lui autrement, par-delà l’espace et le temps, par la musique. Cette démonstration n’est pas réellement dite mais elle est suggérée par l’image et la musique dans cette magnifique et longue séquence où le temps et l’espace se croisent.


Et le film, qui procure une forte charge émotionnelle (en particulier avec le concert qui vient appuyer les images de misère du père et de son fils), ne distille aucune nostalgie, preuve que Nomura, conscient du passé, fait comme son meurtrier : il communique avec ce passé, mais il ne l’intègre pas réellement dans le présent, pour ne pas condamner ou remettre en cause l’avenir.

Le film brasse également des motifs visuels (collines verdoyantes dans le brouillard ou la pluie, villages isolés dans la montagne ou en bord de mer, chemins de fer qui coupent le paysage, banlieues entre béton et verdure, etc.) que l’on retrouve souvent dans le cinéma japonais, qu'il soit ancien ou beaucoup plus récent : bien loin du simple polar, Le Vase de sable propose un rapport au paysage et à la Nature qui déborde largement le film de genre.