mercredi 21 septembre 2022

La Neige était sale (L. Saslavsky, 1953)

 



Parfaite adaptation de Simenon, La Neige était sale plonge le spectateur dans l’ambiance sournoise et dure de l’Occupation, entre ceux qui font ce qu’ils peuvent et ceux qui en profitent. Et, au milieu de ce petit monde, Franck Friedmayer, indifférent au monde et narquois, fait ses petits trafics. Mais il est un homme brisé depuis longtemps – traumatisme d’enfance, nous dit le film – et il tente le Diable sans cesse (on n’est pas loin de l’acte gratuit de Lafcadio dans Les Caves du Vatican).
Il est rare de construire un film sur un personnage si antipathique, mais Daniel Gélin est remarquable : son regard noir, sa voix cassante et cette manière de parler à la fois lapidaire et sans intonation font merveille. Il rend crédible l’éveil tardif et malhabile d’un sentiment chez ce personnage détruit avant même d’être. La séquence finale est très réussie et répond au prologue osé où Luis Saslavsky annonce d’emblée la fin du film. Car ce n’est pas dans le scénario que se joue le film, mais bien dans l’évolution du personnage et la représentation à l’écran de ce qui lui donnera une prise de conscience progressive du monde et des autres.


 


lundi 19 septembre 2022

Catch 22 (M. Nichols, 1970)

 



Mike Nichols parvient bien à retrouver l’ambiance délirante et absurde du roman de Heller, au travers de ces soldats frappadingues qui s’agitent sur leur base aérienne. Construit avec des flash-backs autour des cauchemars qui hantent Yossarian, le film est efficace : il montre parfaitement le délire et le puits sans fond de la guerre (avec le fameux sophisme qui coince les pilotes et les empêche d’échapper aux missions). Il manque sans doute un peu de liant pour unifier toutes ces séquences mais l’ensemble est réussi.
Le film égrène de nombreux acteurs dont plusieurs jeunes premiers qui seront bientôt célèbres (Martin Sheen, Jon Voight, etc.). Et l’on notera la belle interprétation – dans un petit rôle – d’un Marcel Dalio vieillissant.

L’un des déboires du film (mais l’histoire du cinéma est ainsi faite) est que Catch 22 est sorti en même temps que MASH, la très bonne comédie de Robert Altman sur la guerre de Corée. Et l’on sait qu’il n’y a jamais la place, aux yeux des médias, du public et de la critique, pour deux films sur le même thème, de sorte que c’est le film de Nichols qui est passé à la trappe.

 

mardi 13 septembre 2022

Un linceul n'a pas de poches (J.- P. Mocky, 1974)

 



Un linceul n’a pas de poches n’y va pas par quatre chemins : pour dénoncer la corruption généralisée et la main basse des bourgeois et des politiques sur la ville, Jean-Pierre Mocky y va avec ses gros sabots. Il prend lui-même le rôle de chevalier blanc du journaliste libre et il avance tambour battant.
Bien sûr, on sait que l’on est chez Mocky et que son militantisme se fait sans finesse, mais tout de même, un peu moins de caricature et un peu plus de subtilité n’auraient pas fait de mal. Il y a donc lui – journaliste intègre, le cœur pur – et tous les autres : corrompus, corruptibles, vils, lâches, jusqu’au-boutistes, etc. Le chevalier blanc et la fange.
Tout cela est un peu fatigant même s’il faut reconnaître que Michel Dolannes a une énergie sans faille qui donne du punch au film. Et l’on savoure aussi le casting avec quelques scènes très réussies et parfois délicieuses du fait des interprètes (Marielle et Lonsdale qui menacent Gélin notamment).



samedi 10 septembre 2022

Une femme qui s'affiche (It Should Happen to You de G. Cukor, 1954)





Étonnante comédie en ce qu’elle annonce et dénonce, avec cette prescience qu’ont beaucoup de films américains (que l’on pense à Network, Le Gouffre aux chimères, The Fearmakers, etc.), des travers toujours plus pernicieux de la société américaine. La dénonciation de George Cukor, d’abord légère et innocente, devient de plus en plus mordante à mesure que Gladys s’embourbe dans la célébrité qu’elle a recherchée.
Et si l’on comprend assez vite où le film veut en venir, c’est peut-être aussi parce que, entre-temps, depuis plus de soixante ans que le film a été tourné, ce qui était présenté comme une caricature est aujourd’hui plus vrai que nature. C’est bien là le drame que l’on ressent aujourd’hui devant Une femme qui s'affiche : on ne se dit plus que le film pousse le curseur de la réalité trop loin ou qu’il exagère. On se dit qu’il a frappé juste. La société d’aujourd’hui, alors, n’en devient que plus effrayante.

L’ingénuité de Judy Hollyday passe très bien et l'ami Jack Lemmon, pour ce qui est son premier film, glisse déjà avec une facilité désarmante de la comédie à la gravité.


jeudi 8 septembre 2022

Le Passager de la pluie (R. Clément, 1970)

 



René Clément, capable de très grands films, signe ici un thriller très inégal et finalement bien décevant.
Le film démarre pourtant avec des scènes chocs qui lancent parfaitement l’histoire, mais très vite, étonnamment, le cœur du sujet dérive. En effet, la pauvre Mélancolie se fait violer d’emblée, ne dénonce pas son agresseur et finalement le tue, alors qu’il était resté caché dans la cave. Mais, au lieu de travailler ce traumatisme, au lieu de considérer Mély comme une victime, le film va la montrer toujours comme une coupable qui va devoir passer son temps à nier son crime, à dissimuler les preuves de sa culpabilité, à jouer au chat et à la souris avec un enquêteur. Il faut dire que cet enquêteur est on ne peut plus énigmatique, mais énigmatique sans raison (si ce n’est pour titiller artificiellement le spectateur) : on ignore pourquoi il ne joue pas carte sur table et ne dit pas qui il est (on pense qu’il est un tueur ou un mafioso alors qu’il est colonel dans l’armée…). La fin, alors, est très convenue et courue d’avance.

Il faut dire aussi qu’on voit rarement des films aussi mal joués. Charles Bronson reste, comme toujours, très taiseux et énigmatique : on voit combien il est coincé dans son personnage de western (où son laconisme y fait merveille, mais ici il est inutile et surjoué). Quant à Marlène Jobert qui est de tous les plans, elle est une bien piètre actrice. Chaque expression, chaque ton de voix, chaque mimique : tout est forcé, artificiel et sans émotion.

 

lundi 5 septembre 2022

Gibier de potence (R. Richebé, 1951)

 



Malgré l’originalité du sujet (un bel homme pris sous la coupe d’une entraineuse dont il ne parvient pas à se défaire), Gibier de potence n’est pas toujours convaincant. Pourtant la relation volontiers malsaine entre Marceau et Madame Alice est bien emmenée, le personnage se transforme, il craque, se raffermit, devient sincère, se retrouve coincé dans une situation dont il ne peut se dépêtrer.
Mais Georges Marchal manque de charisme et la narration avec beaucoup de voix off et de flash-backs nuit plus qu’autre chose au sujet. C’est un peu dommage tant le destin tragique de Marceau aurait pu être passionnant. La fin, en revanche, est remarquable.

 

samedi 3 septembre 2022

Secrets et Mensonges (Secrets and Lies de M. Leigh, 1996)

 



La grande réussite de Mike Leigh dans Secrets et Mensonges et que, alors qu’il parcourt la société anglaise dans ses différentes strates, il ne cherche pas un discours qui passerait devant ses personnages ou dont les personnages seraient le prétexte (ce que fait, très souvent, Ken Loach dont le discours écrase souvent les personnages). Leigh aime ses personnages et il a foi en eux : alors il les scrute, les fait parler, les révèle à eux-mêmes autant qu’au spectateur. Cette forme d’introspection est magnifique et donne lieu à des moments très touchants, qui succèdent aux explosions émotionnelles cathartiques.
Alors, avec des airs de ne pas y toucher et en s'appuyant sur des personnages qui semblent communs et sans aspérité, il montre la complexité de la nature humaine et la vérité derrière les apparences.


Le film bénéficie en outre d’acteurs remarquables, notamment Timothy Spall, que l’on croise souvent chez Mike Leigh, et Brenda Blethyn, exceptionnelle en mère paumée dont la vie est en lambeaux.

 


jeudi 1 septembre 2022

Billy Elliot (S. Daldry, 2000)

 



Stephen Daldry  joue les iconoclastes avec cette histoire d’un adolescent qui se tourne vers la danse au lieu de jouer des poings comme son père dans le cercle de boxe local. C’est aussi pour Billy une manière de s’extraire de son destin de mineur et des grèves violentes qui l’entourent. Avec la danse il changera de monde.
Si le film se suit sans déplaisir – mais sans grande passion non plus –, il ne surprend guère : Billy qui bidouille et ment pour pouvoir danser en cachette, sa gaucherie de départ qui se transforme peu à peu, la prof de danse qui croit en lui, les colères du père, etc. La fin est même très convenue avec le père qui appuie tant et plus son fils et, dans une dernière image, lui le boxeur passionné, le voilà qui verse une larme devant son fils en train de danser.
Aujourd’hui le film, s’il était novateur à l’époque, apparaît trop banal et dans l’air du temps. Quitte à suivre l’histoire d’un garçon qui s’invente un monde, s’extrait d’un univers sinistré, se passionne et s’exprime au travers de sa passion, on préférera nettement Kes à ce Billy Elliot très conventionnel.


mardi 30 août 2022

L'Exorciste (The Exorcist de W. Friedkin, 1973)

 



Si L’Exorciste peut s’enorgueillir d’un succès colossal et d’être aujourd’hui une des grandes références du genre, il est pourtant assez loin, dans son traitement et dans ses choix, des standards habituels. C’est que William Friedkin prend son temps et s’attache à créer une atmosphère en même temps qu’il développe ses personnages.
Il ouvre ainsi le film autour avec le prêtre exorciste, dans une séquence qui mettra beaucoup de temps avant d’être resituée par le spectateur. De même, il passe du temps au côté du père Karras : on le voit visitant sa mère malade et, là aussi, ce sont autant de jalons qui seront réutilisées plus tard, notamment dans des images mentales très réussies. Cette construction qui s’assemble peu à peu impose un rythme paradoxalement assez lent et le film hormis le climax final, délivre ses images chocs avec parcimonie. D’autant plus que les séquences d’horreur qui touchent toujours plus la petite Regan sont souvent interrompues rapidement par des cuts brusques.

Le film, alors, trouve son efficacité dans cette atmosphère étrange autant que dans les courtes scènes chocs où la petite Regan est de plus en plus envahie par le démon. Le genre du film d’horreur, bien souvent, oubliera cette vertu de (relative) sobriété pour accumuler en plein cadre et jusqu’à plus soif des séquences d’horreur. Le film bénéficie aussi du charisme un peu étrange mais pénétrant de Jason Miller avant que Max Von Sydow n’apparaisse, dans la lumière du réverbère, sur le pas de la porte, dans une image tout droit sortie de La Nuit du chasseur.


La séquence de l’exorcisme en elle-même est très spectaculaire avec cette lutte des deux prêtres contre le démon qui se débat. Et le fameux moment où Regan se soulève du lit en lévitation alors que les deux prêtres continuent de psalmodier est particulièrement saisissante et envoutante.