
Très grand film de Jonathan Glazer qui aborde la
question de l’horreur des camps d’extermination en suivant le précepte de
Lanzmann dans Shoah qui est de ne jamais mettre en scène l’inmontrable au
travers d’une fiction. C’est ainsi que si le film nous fait côtoyer la famille
du commandant Höss, on n’entrera jamais dans le camp qu’il dirige.
C’est là, évidemment, qu’est le parti-pris de Glazer, parti-pris habile mais un peu visible et que l’on comprend très vite. Mais sa mise en scène est parfaite. L’une des grandes réussites du film est dans la composition des plans dont la géométrie glaçante et la lumière étrange a quelque chose d’effrayant. Cette rigueur incroyable du plan est une représentation à l’image de l’esprit appliqué, absolument logique et, par là-même, inhumain du couple Höss. Et cette rigueur est magnifiée par la couleur un peu éteinte, dont la tonalité construit une atmosphère étrange, un peu hors du temps, comme si ce qui nous était donné à voir traversait le temps jusqu’à nous. La forme, ici, rejoint parfaitement le fond. On retrouve alors l’un des aphorismes les plus essentiels du cinéma, que l’on doit à André Bazin quand il nous dit que « la technique et le style ne sont pas seulement une façon de mettre le récit en scène, ils mettent en cause la nature même du récit ».
C’est là, évidemment, qu’est le parti-pris de Glazer, parti-pris habile mais un peu visible et que l’on comprend très vite. Mais sa mise en scène est parfaite. L’une des grandes réussites du film est dans la composition des plans dont la géométrie glaçante et la lumière étrange a quelque chose d’effrayant. Cette rigueur incroyable du plan est une représentation à l’image de l’esprit appliqué, absolument logique et, par là-même, inhumain du couple Höss. Et cette rigueur est magnifiée par la couleur un peu éteinte, dont la tonalité construit une atmosphère étrange, un peu hors du temps, comme si ce qui nous était donné à voir traversait le temps jusqu’à nous. La forme, ici, rejoint parfaitement le fond. On retrouve alors l’un des aphorismes les plus essentiels du cinéma, que l’on doit à André Bazin quand il nous dit que « la technique et le style ne sont pas seulement une façon de mettre le récit en scène, ils mettent en cause la nature même du récit ».
Höss et sa femme forment un couple bourgeois presque banal. S’il n’était question d’Auschwitz, là, de l’autre côté du mur, mais de n’importe quelle usine, on verrait des préoccupations tout à fait quelconques : le patron scrupuleux et soucieux des performances de son entreprise, la femme au foyer attentive à son ménage, aux enfants et à son jardin fleuri. Le couple pensant à ses prochaines vacances et qui est ensuite mis au défi d’une mutation.
Glazer, alors, avec une efficacité terrible, joue d’une dissonance à l’image dans le joli jardin empli de fleurs, avec sa petite piscine où descend un toboggan et, au fond, barrant la profondeur de champ, l’impénétrable mur d’enceinte hérissé de barbelés. Ou quand les enfants jouent avec, tout au fond, une cheminée qui crache une fumée noire. Mais Glazer joue aussi (et surtout) d’une dissonance non pas à l’intérieur de l’image, mais à l’échelle du film lui-même : c’est l’écart inhumain entre la vie de tous les jours et l’énormité de ce qui a lieu de l’autre côté du mur, que met en scène le film. De façon magistrale, Glazer joue en effet du hors champ et, plus profondément encore peut-être, de ce contrechamp qui reste invisible. Pour Hedwig Höss, la femme du commandant, ni le hors champ (ce qu’il y a derrière le mur) ni le contrechamp (c’est-à-dire le camp en ce qu’il est la condition de son statut social) n’existent. Son jardin empli de fleurs est un paradis qui ne doit rien d’autre qu’à ses bons soins. Elle ne voit pas le mur d’enceinte qui ferme la profondeur de champ et empêche le regard de pénétrer le camp. Elle ignore les horreurs que le réalisateur montre, néanmoins, de façon discrète mais présente (des cris, des aboiements, des fumées, des cendres qui polluent le fleuve, un morceau d’os trouvé dans la vase), rien de tout cela n’existe. Néanmoins elle sait très bien tout ce qui se passe, comme le montre la terrible phrase qu’elle lance, contrariée, à une prisonnière employée à son domicile : « si je le lui demandais, mon mari disperserait tes cendres dans les champs de Babitz ». La cécité est donc tout à fait volontaire face à ce qui, évidemment, crève les yeux. Et, au-delà de ces intrusions d’éléments du camp qui débordent dans ce quotidien glaçant, la mère d’Hedwig, par sa fuite et la lettre qu’elle laisse (lettre aussitôt brûlée), signe l’omniprésence de ce qui reste absent du film, comme un gouffre immense à côté duquel on se tient et que l’on ferait semblant de ne pas voir.
Et si l’on finit néanmoins par entrer dans le camp, c’est quatre-vingts ans plus tard, dans les ruines, hors de la fiction, à la manière de Lanzmann, en arpentant les lieux pour ce qu’ils sont aujourd’hui : des musées dédiés à la mémoire des victimes. Victimes que l’on ne verra donc jamais mais dont le calvaire est montré, sans fiction, figé dans l’histoire.
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