lundi 27 juillet 2026

Mademoiselle la Présidente (La presidentessa de P. Germi, 1952)

 



Très théâtral et comique, Mademoiselle la Présidente tranche avec nombre des autres films plus célèbres de Pietro Germi qui sont ou bien marquées par l’empreinte néoréaliste, ou bien des fleurons de la comédie italienne.
Ici c’est une accumulation de situations vaudevillesques, de personnages farfelus, de coups de théâtre et de surenchères. Le film se veut un pur divertissement sans autre idée que celle de conduite ses personnages dans des situations toujours plus inextricables et alambiquées.
Exercice de style, donc, et unique incursion dans ce genre léger pour Pietro Germi qui reviendra très vite à des sujets beaucoup plus sérieux et qui seront traités comme tel.



mercredi 15 juillet 2026

Drôle de frimousse (Funny Face de S. Donen, 1957)

 



Comédie musicale secondaire de Stanley Donen qui s’appuye sur un scénario bien peu passionnant pour tenter d’emmener le spectateur à Paris, en compagnie de Fred Astaire et d’Audrey Hepburn.
Mais l’artificialité du film – artificialité qui, en soit, peut ne pas gêner du tout dans une comédie musicale – plombe ici toute chose : Audrey Hepburn en employée de librairie bientôt amoureuse de Fred Astaire, la séquence dans la librairie, la virée à Paris, la fausse déception avant le happy-end, rien de tout cela ne fonctionne vraiment. Et, l'on a beau être habitués (1), l’écart d’âge entre les deux stars et, bien plus encore, l’absence de tout jeu de séduction entre les personnages (pouf, les voilà amoureux), nous fait regarder ces petits rebondissements avec la paupière un peu lourde.
Les numéros musicaux assez peu emballants sont à l’image du film qui apparaît assez quelconque dans la filmographie de Stanley Donen.




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(1) : Il faut remarquer que, bien souvent, dans des films fameux, Audrey Hepburn forme des duos avec des acteurs beaucoup plus vieux qu’elle (de Humphrey Bogart dans Sabrina à Cary Grant dans Charade en passant par Gary Cooper dans Ariane).

mardi 7 juillet 2026

Le Fils du pendu (Moonrise de F. Borzage, 1948)





Si l’histoire racontée dans Le Fils du pendu est assez banale (et elle est racontée comme tel, sans chercher à jouer d’artifices scénaristiques faussement renversants), Franck Borzage, dont c’est l’un des derniers films, parvient à jouer de sa patte stylistique pour rehausser l’ensemble.
Esthétiquement, Borzage filme l’enfermement d’un personnage, dans les marais, dans des pièces dont la lumière sombre réduit encore l’espace, dans la fête foraine, même, où il est coincé dans la grande roue alors que son délire de persécution l’accable. Jouant de noir et blanc très contrastés et d’un expressionnisme parfois exubérant, on voit que Borzage cherche à dépasser le peu de moyens du film et le faible scénario pour exprimer cinématographiquement la persécution ressentie par Danny Hawkins et son enfermement dans un destin qui le dépasse.
C’est là un des intérêts du film, surtout en regard de Borzage, qui, s’il ne retrouvera pas avec le parlant sa virtuosité folle du muet, n’abandonnera pas pour autant cette capacité à filmer au plus près des personnages, faisant jaillir à l’image leur morale, leurs doutes et leurs failles.



samedi 4 juillet 2026

Sur les chemins noirs (D. Imbert, 2023)

 



Film assez terne de Denis Imbert, qui nous fait suivre son personnage en train de traverser la France et de se confronter aux paysages, au silence, au temps.
Mais si le personnage de Pierre Girard (bon Jean Dujardin), au fil des rencontres – rencontres avec les lieux et l’espace davantage qu’avec les gens –, se reconstruit peu à peu, le spectateur, en revanche, ne ressent guère d’émotion. C’est bien là que le film déçoit : il n’y a guère de vibrations qui viennent nous heurter, l’image ne se lève pas vers nous, elle ne s’adresse pas à nous.
De sorte que lorsque Pierre nous dit qu’il ressent, nous, spectateurs coincés dans notre fauteuil, nous ne ressentons guère. Sans doute faut-il revoir Fitzcarraldo – pour ne citer qu'un exemple – pour comprendre la différence entre une image qui nous montre un homme ému et une image qui émeut.



mardi 30 juin 2026

La Bonne Année (C. Lelouch, 1973)

 



Si le film a une certaine notoriété (il se dit que Kubrick lui-même adorait ce film), il nous semble, quant à nous, assez faible et bien peu convaincant.
L’histoire entre Simon et Françoise est très forcée, avec cette affaire de petite table d’époque achetée et revendue par Simon pour approcher une première fois, l’air de rien, Françoise. Mais l'on a bien du mal à y croire surtotu quand le film jongle entre le jeu de séduction et la préparation du braquage. Voulant jouer sur deux genres et deux registres, Lelouch se perd en chemin et son manque de subtilité, comme souvent, vide le film de toute émotion.
Le mutisme d’ordinaire si efficace de Lino Ventura semble ici un simple silence, sans l’épaisseur que sait si bien lui donner d’ordinaire l’immense acteur. Malgré son amusante partition lorsqu’il est grimé (mais ce n’est pas bien difficile), Ventura n’est pas convaincant en amoureux.
Bien sûr, par-dessus cette double histoire, la lourdeur habituelle de Claude Lelouch n’aide pas. On peut voir comme une ironie l’idée de montrer des détenus siffler le générique de son film à succès, mais en attendant, derrière cette fausse humilité, Lelouch projette, l’air de rien, durant de longues minutes, Un homme et une femme. Voulant se donner un style, Lelouch utilise aussi le jeu entre la couleur et le noir et blanc ou encore à des images mentales très convenues. Décidément, si les films de Lelouch se ressemblent, c’est surtout par l’absence d’émotion qu’ils dégagent bien souvent et par les grosses ficelles faussement légères de la mise en scène.


vendredi 26 juin 2026

La Bête s'éveille (The Sleeping Tiger de J. Losey, 1954)

 



Film assez peu convaincant de Joseph Losey, qui s’appuie sur un argument que l’on a du mal à suivre (un psychiatre décide d’héberger un homme qu’il ne connaît pas et qui a voulu l’agresser). Dès lors c’est sans surprise que l’on découvre que l’homme en question (Dirke Bogarde) est plus retors que le médecin veut bien le croire et qu’il se tourne bientôt vers sa femme.
On notera néanmoins que le film, avec habileté, glisse d’un personnage à un autre : si c’est bien le criminel Franck qui est d’abord au cœur du récit, peu à peu c’est Glenda, la femme du psychiatre, qui prend de l’importance et donne sa dynamique au récit. Ce n’est pas Franck qui change au contact de la famille bourgeoise, mais bien Glenda qui se transforme progressivement. De sorte que, contrairement à ce que le spectateur peut d’abord penser, ce n’est pas au criminel que le titre fait allusion, mais bien à Glenda, la femme rangée qui s’émancipe. On comprend mieux, alors, le regard très dur de Joseph Losey sur la sclérose sociale : non seulement le projet de remettre Franck dans le bon chemin échoue mais il vient corrompre tout à fait la femme mariée….



lundi 22 juin 2026

28 Ans plus tard (28 Years Later de D. Boyle, 2025)

 



Cette nouvelle suite de Danny Boyle, si elle se veut de bonne facture et cherche à ne pas tomber dans l’excès zombiesque sans queue ni tête, est toutefois assez décevante.
La narration est assez frêle (il ne se passe pas grand-chose, il faut bien dire, si ce n’est un vague parcours initiatique assez banal) et la réalisation reprend les grands poncifs du style actuel, à grands coups de ralentis, de montages frénétiques dans les moments d’action, de zooms exagérés, d’accélération soudaine du rythme, de plans en drones bien sentis, de gerbes de sang numériques et d’une musique lénifiante pour surligner les pseudo-moments d’émotion. Rien de très convaincant, donc, dans cette suite peu imaginative et peu convaincante.
Et la toute fin, qui annonce une suite (28 décennies plus tard ?), laisse perplexe, le groupe rencontré par le jeune Spike étant tout à fait ridicule.


vendredi 19 juin 2026

Le Tueur (D. de La Patellière, 1972)

 



Film bien terne de Denys de La Patellière qui suit une intrigue assez quelconque sans jamais donner lui donner une impulsion ou un style particulier.
Si la distribution peut attirer, le réalisateur ne fait pas grand-chose des acteurs : Jean Gabin surjoue sa bonhommie fatiguée quand Bernard Blier, face à lui, est un peu coincé dans un rôle qui ne lui offre pas grandes possibilités. Fabio Testi est quelconque en tueur un peu chien fou qui dégaine à tout va et saute par la fenêtre pour échapper aux policiers.
Pour l’anecdote, on retiendra la présence du tout jeune Gérard Depardieu (en jeune loubard, comme il se doit), encore inconnu et présent le temps de quelques scènes.


mardi 16 juin 2026

L'Inconnu du lac (A. Guiraudie, 2013)

 



Belle réussite d’Alain Guiraudie qui propose ici un polar gay étonnant. Ici tout n’est que lumière, soleil, chaleur de l’été. Les nudistes qui vont et viennent sur la plage, le bleu de l’eau qui reflète le soleil, les buissons écrasés de soleil : c’est la lumière qui est la grande vedette du film. Conscient de la force de cet univers lumineux, Guiraudie glisse une scène de meurtre crépusculaire réussie et une fin (très) ouverte dans le noir le plus complet.
Si la métaphore de Michel qui, par sa nage puissante et rectiligne, fend l’eau comme un brochet prêt à se jeter sur les autres poissons semble un peu facile, le personnage de Franck, au ceur du récit, est lui parfaitement amené, avec un eforme d'innocence apportée par l'acteur.
Et l
e film travaille un motif de répétition (avec les jours qui recommencent, les voitures sur le parking qui sont autant d’indices et les personnages qui vont et viennent entre eau, plage et buissons), répétition qui construit une tension, en même temps que Franck oscille entre passion et répulsion.
Guiraudie filme avec crudité les rapports sexuels des homosexuels dans les fourrés mais il les filme surtout avec humanité et proximité, conscient, là aussi, de ce qu’il montre et de ce qu’il dit de ces rapports faciles entre amants qui vont et qui viennent.
Et les acteurs (dans des compositions pas simples tant la nudité est au cœur des rôles) sont remarquables, notamment Christophe Paou en assassin ténébreux et insaisissable.



jeudi 11 juin 2026

Didier (A. Chabat, 1997)

 



Tout petit film d’Alain Chabat qui, pour cette première réalisation, est bien loin de convaincre. Lui qui saura parfaitement adapter à l’écran l’humour de Goscinny dans son Astérix, affute à grand-peine, ici, ses armes comiques.
Le film propose bien peu, si ce n’est une idée loufoque comme point de départ, prétexte à des scènes qui se veulent drôles mais qui ne fonctionnent guère.
On retiendra, pour les fans, la prestation de Jean Pierre Bacri – qui est de toutes les scènes – dans le rôle qu’il tenait très bien d’un personnage un peu râleur au bon cœur.



mardi 9 juin 2026

La sensibilité à l'art : être aux aguets

 



Nous parlions de la sensibilité à l’art. Nous avons oublié d'évoquer peut-être l’essentiel : l’attitude à adopter lors de cette confrontation à l’art.
L'idée force est qu'il faut être prêt à s’exposer à cette altérité qu'est l'oeuvre et à ce qu'elle renvoie. Il faut être ouvert, aux aguets. Voilà, sans doute, une des clefs essentielles : confronté à une oeuvre d'art,  « tout mon être se tait et écoute ».


samedi 6 juin 2026

Aucun autre choix (No Other Choice de C. Park, 2025)

 



Dans cette adaptation du Couperet de Donald Westlake, Park Chan-wook s’approprie complètement le roman de départ en lui donnant une particularité coréenne qui passe très bien, autour de cet univers du papier et des traditions industrielles qui sont bousculées. Avec sa caméra exubérante et sans cesse teintée d’humour et d’ironie noire, le réalisateur s’en donne à cœur joie. Moins violent et trash que par le passé, on retrouve néanmoins par moments cette pulsion sanglante et morbide qui s’exprime, presque en mode mineur, le réalisateur évoquant plus qu’il ne montre (quand, par le passé, il n’hésitait pas à montrer bien davantage).
Bien plus attrayante et aboutie que dans le pâle film de Costa-Gavras, la virtuosité du réalisateur éclabousse cette ample, foisonnante et amusante adaptation.

 

lundi 1 juin 2026

Monkey Man (D. Patel, 2024)

 



Film décevant de Dev Patel qui avait pourtant une idée de départ (son personnage masqué de Monkey Man qui combat la nuit et vit une autre vie le jour et fait s’entremêler les deux), mais il n’en fait pas grand-chose. Le scénario devient très vite d’une banalité affligeante et la réalisation est rapidement pénible. C’est que Patel s’ingénie à filmer les combats en faisant bouger sa caméra dans tous les sens quand, dans les moments calmes, l’image s’apaise : cette tentative de faire correspondre fond et forme s’avère d’une banalité confondante. Mais la caméra tressaute, tourne et se retourne tellement quand Monkey Man se bat que l’on en vient à attendre que la séquence s’achève tant cela est insupportable. Las, Patel fait durer les scènes d'action encore et encore, nous gratifiant d'interminables séquences d’affrontements (souvent bien peu crédibles mais c’est encore un autre problème).
Et quand on comprend au fur et à mesure du film que toute la petite manigance de Monkey Man est destinée à se venger, on désespère un peu : Patel ira-t-il jusqu’à nous imposer son affaire de vengeance jusqu’au bout ou bien fera-t-il montre d’un peu de retenue en se souvenant des grands romans (Monte-Cristo) ou des grands films (L’Homme de la plaine) qui, à travers le thème du pardon, ont depuis longtemps montré que la vengeance n’apaisait pas ? Mais le réalisateur n’hésite pas : la vengeance ira jusqu’au bout sans hésiter et ce n’est pas le trépas final qui sauvera le personnage, personnage qui s’avère finalement insipide et banal, tout comme le film d’action qui le met en scène.



vendredi 29 mai 2026

La Pampa (A. Chevrollier, 2025)

 



Film assez décevant d’Antoine Chevrollier : si les deux personnages principaux sont bien tenus, l’histoire assez banale peine à passionner. Le traitement du sujet est pourtant intéressant puisque, cinématographiquement, le film va du côté de la veine naturaliste française et il saisit très bien, par séquences, la vie de la France des villages, avec l’engouement autour du moto-cross ou ses jeunes qui doivent partir sitôt passés leur bac. Mais le sujet principal – l’homophobie – est très rabâché. Entre harcèlement, vie rurale qui apparaît arriérée, familles recomposées et grosses ficelles scénaristiques, le film peine à émouvoir.
On notera que la première séquence – avec cette conduite ordalique destinée à épater la galerie – n’a aucun sens et ne respecte rien de ce que sont les personnages (Jojo n’a aucune raison de jouer ainsi avec la mort, c’est contraire à ce qu’il est et cela n’annonce en rien son futur geste tragique qui, pour le coup, pour terrible et soudain qu’il puisse être, se comprend tout à fait). On regrette terriblement que le réalisateur contredise à ce point ses propres règles narratives : cette séquence n’a simplement aucun sens par rapport aux personnages.
On regrette également que si le film cherche à embrasser de nombreux thèmes (une famille décomposée qui peine à se reconstruire pour Willy, le manque de reconnaissance du père pour Jojo, la relation entre ville et village pour Marina, l’importance du bac pour pouvoir partir, etc.), c’est finalement l’homophobie qui est le cœur et le ressort du film. Son traitement radical (le suicide de Jojo) éclipse tous les autres thèmes et laisse complètement en suspens de nombreux aspects du film (Marina qu’on ne reverra quasiment plus par exemple). Et, tout à coup, avec une forme de grande ellipse sur tous ces thèmes laissés de côté, en fin de film, dans un happy-end improbable, Willy est montré tout à fait apaisé : il a son bac, il accepte la vente de la maison familiale, Marina l’attend sans doute à Angers. Sans guère convaincre, le film boucle ainsi la boucle, passant par-dessus nombre de questions qu’il avait pourtant commencé à aborder.
Et c’est d’autant plus regrettable que, sauf à la dénoncer de façon très lourde, le film dit bien peu de l’homophobie. Le film insiste sur le harcèlement que subit Jojo, mais il ne met pas en avant ce qui pourtant est un motif intéressant : son ami de toujours, Willy, accepte tout à fait cette révélation (il en veut simplement à Jojo de ne pas s’être confié mais il n’y a pas de rejet). Le message est alors considérablement réduit : le harcèlement fait des ravages, l’homophobie est un mal (Willy, le bac en poche, s’empresse de quitter sa petite ville où l’homophobie règne). Voilà donc ce que nous dit le film. La Pampa, qui avait sans doute davantage à dire, semble alors se résumer à un film à message dans le sens le plus caricatural du terme. On est un peu comme face à 12 Years a slave qui montrait, quelle surprise, que l’esclavage était atroce.
C’est bien dommage, les interprétations de Sayyd El Alami et de Amaury Foucher (mais aussi celle de Damien Bonnard dans un second rôle) sont très bonnes, avec des variations de tons pas facile à tenir. Mais le film reste bien loin des meilleures réalisations sur l’homosexualité (L’Inconnu du lac) ou sur la reconstruction après la mort (Manchester by the Sea), sujet riche mais uniquement abordé en creux (avec la compensation du père de Jojo ou l’équilibre final que trouve Willy, équilibre trouvé on ne sait trop comment et en très peu de temps mais c’est une autre question).


mercredi 27 mai 2026

Les Copains d'Eddie Coyle (The Friends of Eddie Coyle de P. Yates, 1973)

 



Très bon film de Peter Yates, Les Copains d’Eddie Coyle est très typique des années 70 américaines où, bien loin des standards hollywoodiens classiques, la caméra reste fixée sur une Amérique paumée et défraichie, au milieu des quartiers malfamés et des entrepôts abandonnés. Eddie Coyle, au cœur du film, parfaitement campé par Robert Mitchum, bien loin d’être un héros, n’est qu’un petit malfrat sans grande envergure, qui trempe dans différentes combines, cherche à payer ses factures et à éviter la prison.
Pas de braquage spectaculaire et magnifique (on vend des armes mais on ne s’en sert pas), pas de grand affrontement, pas de poursuite en voiture mémorable, pas de final réparateur ou vengeur, pas de rédemption ou de belle morale : il n’y a rien que de la bidouille pour Eddie Coyle, entouré de médiocres, de ratés et d’indics au milieu des bars minables.
Tout n’est que manigances et solitude (contrairement au titre ironique, Eddie Coyle ne peut compter sur personne, loin s'en faut), jeu de chat et de la souris avec les flics, petites vies banales et piteuses. Ici le crime ne paye pas, on est loin des grands films de gangsters qui ont fait le genre (L’Ennemi public, Scarface ou L’Enfer est à lui avec la figure du criminel magnifiée et fascinante à bien des égards) autant que des films contemporains (Le Parrain avec l’aristocratie du crime). Ici ce sont les petites gens du crime que l’on côtoie, avec leurs vies vaines et sans avenir.
Et c’est cette humeur générale qui est la vraie réussite du film de Yates : aucune énergie débordante ici, tout semble dévitalisé (malgré de bonnes séquences d’action mais qui ne sont pas filmées sous un angle spectaculaire), aucune pulsion de vie, l’image est triste et terne. Et qui mieux que Robert Mitchum pour donner cette impression de fatigue, d’usure, de grande lassitude ? Incapable d’agir sur les choses, manipulé et sans ressort, Eddie Coyle est de ces personnages dont la vie est déjà finie, comme un petit rouage rouillé d’une machinerie qui lui échappe. Succombant sans même s’en rendre compte à une dernière manipulation, sa mort même est minable, habilement rejetée hors du cadre, c’est un non-évènement au milieu des commentaires des tueurs de bas-étages.
On notera l’hommage au film de Tarantino puisque le titre de son Jackie Brown (qui nous fait croiser lui aussi des bandits minables à bout de course) reprend le nom d’un des protagonistes.



lundi 25 mai 2026

Le Tatoué (D. De La Patellière, 1968)

 



Petit film de Denys de La Patellière, qui a bien du mal à nous convaincre. On le sait : le génie de De Funès ne peut exonérer un film d’un bon scénario et de situations comiques bien écrites et bien pensées. Las, les agitations de De Funès résonnent ici un peu à vide et son alter ego Jean Gabin, s’il impose une présence, n’a pas de vis comique, de sorte que le duo ne fonctionne guère. L’un s’agite peine perdue quand l’autre hausse le ton et domine : voilà le seul ressort comique sur lequel s’appuie le film. On est bien loin, avec Le Tatoué, de l’équilibre entre De Funès et Bourvil.
On notera néanmoins – mais cela n’a rien à voir avec la qualité du film – que l’amorce du film (un amateur d’art veut acheter le tatouage sur le dos d’un personnage) ne semble aujourd’hui pas si loufoque : Tim Steiner par exemple, tatoué, doit, par contrat, exposer son dos dans des galeries d’art et faire don de sa peau à sa mort. On le voit, l’art conceptuel le plus récent rejoint, aujourd’hui, ce qui, il y a soixante ans, n’était qu’un jeu comique.



samedi 23 mai 2026

1900 (Novecento de B. Bertolucci, 1976)

 



Magnifique fresque de Bernardo Bertolucci d’une étonnante ampleur (et d’une durée considérable, avec plus de cinq heures de film) et que le titre français évoque bien mal (à l’inverse du titre italien, qui embrasse déjà le siècle).
Traversant la grande histoire (en passant en revue des moments clefs et souvent tragiques de l’histoire italienne de la première moitié du siècle), Bertolucci oscille sans cesse entre lyrisme et tragique. Travaillant images, couleurs et compositions, il peint des tableaux, les anime, les ralentit ou les rend frénétiques. Il joue de sa caméra très mobile, fluide, filant aussi bien dans les chambres des nobles que dans les basses-cours misérables. Et s'il traverse la grande histoire, c'est pour la mélanger sans cesse avec la petite, suivant ses personnages au fur et à mesure qu’ils grandissent, vieillissent et meurent.
On regrette que le propos soit un peu caricatural puisque, invariablement, le monde bourgeois est montré décadent et sans pitié quand c’est au paysan que, tout aussi invariablement, va la noblesse d’âme et l’humanité.
Gérard Depardieu est parfait, et l’on est surpris de voir Robert De Niro en fils de noble, lui qui campe souvent des rôles populaires (auxquels son style convient si bien). Mais il met ce qu’il faut de décadent, de pervers et d’ambigu dans son personnage. Et, bien sûr, en fanatique exalté, Donald Sutherland est exceptionnel.


jeudi 21 mai 2026

Sirat (O. Laxe, 2025)

 



Film surprenant à plus d’un titre, Sirat commence en suivant un axe (un père cherche sa fille fugueuse) et, sans le dire vraiment, continue en suivant progressivement une autre piste jusqu’à oublier totalement son idée de départ (non seulement le père ne trouvera jamais sa fille, mais il n’en sera finalement plus du tout question et il perdra bien davantage). Cette façon d’échapper à la trajectoire attendue est une très bonne idée de départ à même d’embarquer le spectateur loin du confort de son siège. Et, quand le père et le fils sont embarqués dans leur équipée dont on ne sait encore exactement où elle les mènera, le choc du premier drame marque une rupture totale dans le film qui bascule alors complètement : on comprend que la recherche de la fille disparue n’est plus du tout le sujet.
Malheureusement, entre temps, alors que le père et le fils s’enfoncent dans le désert, Olivier Laxe s’égare un peu lui aussi en chemin et le film perd en rythme avec plusieurs séquences  ennuyeuses. C’est bien dommage, tellement l’idée était porteuse avec une séquence finale (dans le champ de mines) terrible et inattendue et qui achève la redirection réussie du film vers le néant.
On comprend que le film puisse diviser, entre le malaise que crée le côté Freaks de plusieurs protagonistes (le film de Browning est clairement cité) et la tension provoquée par la communauté de marginaux, le tout immergé dans de la musique techno. Même si, il faut bien le regretter, c’est surtout ce rythme lâche et distendu avec un gros creux en milieu de film qui déçoit.


lundi 18 mai 2026

Le Désert rouge (Il deserto rosso de M. Antonioni, 1964)

 



Fidèle à lui-même, Michelangelo Antonioni construit un film où les décors répondent aux personnages : le vide des uns se reflète dans le vide des autres, montrant par là le vide de la vie, son inconsistance, sa vacuité, la disparition des sensations.
C’est résumer à peine trop vite la substance du film, qui nous montre Giuliana errer dans de vastes étendues côtières plates, dans des zones industrielles délaissées, dans des terrains vagues déprimés et qui nous la montre s’appuyer aux murs froids et délavés dans des pièces géométriques et sans âme.
Antonioni, qui aime filmer les remplissages ternes de la vie (c’est-à-dire les moments sans intérêts mais qui remplissent l’essentiel, en termes de temps, de nos vies) continue ici d’explorer ce qui, d’ordinaire, ne se filme guère. C’est dire si, dans son ADN même, le film d’Antonioni ne peut pas être passionnant.
Bien sûr, formellement – comme l’indique le titre du film –, Antonioni joue avec la couleur comme un peintre avec sa toile et il peint les images, les écrase et les montre comme en deux dimensions. Il a cette recherche formelle qui, on l’a dit, rejoint l’intérieur de l’âme perturbée ou vide de ses personnages. On comprend où le réalisateur veut en venir, on ne peut pas dire qu’il n’y parvient pas, mais cela reste bien peu captivant et convaincant.



samedi 9 mai 2026

Trois enterrements (The Three Burials of Melquiades Estrada de T. Lee Jones, 2005)

 



Remarquable film de Tommy Lee Jones qui propose un western contemporain à l’humeur assez sombre. Le récit est assez enchevêtré et la compréhension progressive de ce qui s’est joué dans la première partie du film est très bien amenée.
Le cœur du film, ensuite, est bien sûr dans ce voyage imposé par le contremaître Pete qui veut que son ami tué soit enterré sur sa terre dignement (et non pas de façon rapide et cachée pour étouffer la sale affaire de sa mort). Et, dans ce long voyage (entre le premier et le deuxième enterrement), la trajectoire du policier Mike Norton (campé par un Barry Pepper très bon dans un rôle difficile) est remarquable. Pourtant le personnage de bad cop qu’il incarne au début du film est très forcé et n’omet aucune tare (vicieux, violent, incapable de considérer autrui, odieux avec sa compagne). Le film lui imposera un chemin de croix terrible qui permettra sa rédemption et la naissance d’un nouveau Norton.
La transfiguration est telle en fin de film que l’on se demande si, finalement, la motivation de Pete est bien d’enterrer dignement son ami et non pas plutôt, justement, cette renaissance du bad cop en un homme nouveau. Pour le réalisateur cela ne fait aucun doute : si le flic des frontières part de si bas, c’est pour qu’il puisse finir en haut. On peut ainsi reprocher au film cette construction basée sur de bons sentiments avec cet écart entre le contremaître intègre et le bad cop qui est par trop caricatural.
Et le film choisit de s’écarter de la position politique qu’il aurait pu abondamment soutenir pour prendre une trajectoire plus universelle, très allégorique et même très ambitieuse : c’est à tout le genre humain que s’adresse le cowboy angélique Tommy Lee Jones.