samedi 11 juillet 2015

Her (S. Jonze, 2014)




Film original qui pourrait n’être qu’une petite romance bien conventionnelle mais qui est rendue étrange par plusieurs aspects. Tout d’abord l’atmosphère est réussie : on est dans un futur proche mais assez épuré, tranquille, lumineux. La somme de détails qui diffèrent de la société actuelle est amusante à découvrir. Ensuite il est question d’un amour platonique entre Theodore et la belle voix d’un logiciel, amour original s'il en est.
Alors c’est étrange, certes, mais il est bien difficile d’émouvoir réellement lorsqu’il s’agit de raconter l’histoire d’une personne qui tombe amoureux de son système d’exploitation (quand bien même celui-ci a la voix de Scarlett Johansson !)… Et une histoire romantique, qui manque d'émotion c'est un peu dommage...
Joaquin Phoenix, comme souvent, trouve un ton très juste dans un rôle qui n'est pas si simple.

jeudi 9 juillet 2015

A cause, à cause d'une femme (M. Deville, 1963)




Film assez plaisant, dont le style, en fait, est assez différent de beaucoup d'autres films du réalisateur. On se laisse tranquillement porter. Jacques Charrier est très bien en bourreau des cœurs qui sautille d’une femme à l’autre et l’intrigue se noue doucement. Tranquillement plaisant.

mardi 7 juillet 2015

Docteur Jivago (Doctor Zhivago de D. Lean, 1965)




Malgré son grand succès, c’est une adaptation décevante de David Lean. On aura bien du mal à trouver, dans ce mélodrame ambitieux, un écho à la poésie du roman de Pasternak, de même qu’on aura bien du mal à retrouver la majesté et le lyrisme de Lawrence d’Arabie dans cette superproduction. La seconde partie du film, notamment, qui se veut plus romantique, est moins réussie que la première, qui aborde les bouleversements politiques de la Russie.
Si les moyens sont là, la magie n’opère guère et les paysages enneigés, les maisons envahies de glace, le romantisme, tout cela sonne assez faux, quelques bonnes scènes ne parvenant pas réellement à sauver le film.

dimanche 5 juillet 2015

Impitoyable (Unforgiven de C. Eastwood, 1992)




Magnifique western de Clint Eastwood qui parvient à relier le cinéma qui l’habite – celui de John Ford – avec le cinéma dont il est issu – celui de Sergio Leone.
Ce personnage d’ancien tueur devenu fermier et qui reprend du service pour de l’argent est l’occasion pour Eastwood d’une nouvelle réflexion sur la violence et sur la façon dont l’histoire crée des légendes.

On sait que le western, qui fut le genre le plus important du cinéma (notamment en raison de son rôle dans la mise en récit de l'histoire de la nation), n’a guère survécu au Nouvel Hollywood. Avec S. Peckinpah, R. Altman ou A. Penn, les principaux codes du western ont été revisités, puis le genre s’est vu quasiment enterré, sans trop savoir ensuite comment se renouveler et comment faire sien ces anti-héros sans but véritable, perdus dans des sociétés délabrées, thème cher aux années 70. Le filon italien s’épuisera au fur et à mesure, même s’il reste populaire. Le succès, au début des années 90, de Danse avec les loups de K. Costner, western révisionniste dans la lignée de Little Big Manfut une surprise. Succès qui ne relance pas le genre pour autant : peu de productions, et, surtout, peu d’inventivité, peu de renouvellement.
Et, au milieu de ce paysage moribond, Impitoyable (1) parvient à faire la jonction entre le passé et le présent et à offrir au genre un dernier jalon extraordinaire.

Impitoyable dialogue avec le western italien au travers du personnage de William Munny. Interprété par Eastwood, ce personnage de tueur repenti évoque l’homme sans nom ou Blondin, le personnage emblématique de la trilogie du dollar de Sergio Leone. Ce n’est pas seulement le même acteur, c’est en fait le même personnage, que l’on retrouve, vingt-cinq ans plus tard. Il a rangé ses colts, s’est acheté une conduite, en rencontrant une femme qui l’a extirpé de son monde sans foi ni loi, et il est devenu fermier.
Ce premier aspect du film, qui jette un fond fascinant entre ces films (puisqu’on verra que le passé rattrapera ce tueur), relie aussi deux visions du monde constamment explorées par le western. En effet, dans la grande question de savoir ce qu’est être américain – motif constamment traité par le genre –, on sait que deux pôles s’opposent : ou bien le héros est présenté comme sans attache, en aventurier (ou hors-la-loi, pionnier, etc.) qui file d’aventures en aventures, ou bien, au contraire, le héros est un homme qui cherche à se fixer, en construisant sa maison, cultivant un arpent de terre, fondant une famille, etc. Eastwood semble nous dire que les choses ne sont pas figées : l’homme sans attache (et sans état d'âme) peut se fixer (avoir une femme, des enfants, des amis). Mais il lui est difficile d’échapper à son destin et son passé risque toujours de le rattraper : le démon se réveille en fin de film. Pourtant l'épilogue reste optimiste : après ce dernier réveil, William Munny est devenu un père exemplaire pour ses enfants. Et, en commerçant dans les étoffes, il tourne le dos au vieux monde de l’Ouest, où les colts règnent.

Mais Eastwood revisite aussi le western classique – celui de Ford (2) ou de Hawks – : il reprend des personnages ou des lieux symboliques du western et en propose une version sombre et dégénérée.
C’est ainsi que le sheriff Little Bill (très bon Gene Hackman) est une version dégénérée du sheriff classique (vu par exemple dans Rio Bravo). Si Little Bill semble convenable en début de film, bien que trop laxiste, il apparaît de plus en plus impitoyable au fur et à mesure de l’avancée du récit. Jamais un sheriff campé par John Wayne n’aurait fouetté à mort un suspect.


Gene Hackman campe Little Bill

John Wayne dans Rio Bravo de H. Hawks
C’est une revisite terrible d’un personnage emblématique, typiquement joué par John Wayne (3) : Little Bill, ancien gunfighter, cherche lui aussi à se poser (il se construit tant bien que mal une maison) mais son passé très violent le rattrape et son attitude déclenchera contre lui une malédiction épouvantable. On pense aussi à Karl Malden, jouant le sheriff de La Vengeance aux deux visages, qui fouette son ancien partenaire.
Dans la même veine, le film revisite le saloon (qui n’est plus qu’un endroit de débauche sombre et glauque) ou encore le personnage du cow-boy lui-même (avec les difficultés de Munny à viser convenablement ou à monter à cheval, ou encore Ned et Munny qui sont traités comme deux vieillards qui ronchonnent). Les codes classiques sont donc largement revisités, un peu comme Robert Altman a pu le faire (notamment dans John McCabe) mais avec ici une dimension sombre et funèbre.
Le regard d’Eastwood sur la communauté est donc terriblement dur et noir, très loin de l’image traditionnellement donnée par les westerns classiques (4). Cette noirceur vaut condamnation : après une première séquence dans la nuit, le film passe progressivement du beau temps au déluge boueux jusqu’à l’éclatement de l’orage qui marque le retour de William Munny, non plus seulement en tueur, mais en démon venant châtier Little Bill et maudissant la ville. En fin de film, quand Munny sort du saloon, il est un punisseur invulnérable qui annonce la malédiction qui viendra s’abattre sur quiconque, de nouveaux, touchera aux prostituées.




Eastwood aborde profondément la question du héros et de la légende qui lui tourne autour. Avec le personnage de l’écrivain biographe, il montre combien la construction d’une légende va de pair avec la rédaction d’une histoire et que cette histoire n’hésite pas à affabuler et à déformer la réalité. Eastwood reprend donc ce grand thème fordien (commencé avec Le Massacre de Fort Apache et poursuivi par L’Homme qui tua Liberty Valance) (5) qui est une réflexion autour de l’écart inévitable, mais que l’on ne cherche pas à combler, entre la réalité – volontiers délaissée – et la légende. Dans Impitoyable, toute la dimension légendaire – « mythique » – de ces gunfighters est balayée : ces individus étaient des monstres sans morale et sans honneur, nous dit Eastwood, constamment saouls, incapables même parfois de se souvenir de ce qui avait pu leur arriver la veille.

Impitoyable évoque aussi Le dernier des géants de Don Siegel, où John Wayne (lui-même malade) interprète un gunfighter vieillissant, se sachant mourant, qui n’aspire qu’à partir tranquillement, ce que l’Ouest lui refuse. On retrouve une même idée dans ces deux films : celle d’un personnage dont le passé appartient à une double légende. En effet, dans les deux cas, le personnage appartient à la légende, non seulement dans le récit, mais aussi dans la mémoire du spectateur. C’est que John Wayne et Clint Eastwood évoquent, pour le spectateur, des rôles inoubliables. Dans ces deux cas, le film dialogue donc à la fois avec le cinéma et avec la mémoire du spectateur.

En un incroyable syncrétisme, Eastwood parvient donc à relier toutes ces différentes branches du western : le western classique, celui qui revisite le genre des années 70 et, bien entendu, le western italien. On a là le meilleur western réalisé depuis plus de 30 ans. En fait, depuis les derniers chefs-d’œuvre de John Ford ou Howard Hawks, on n’a pas fait mieux.





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(1) : On se demande pourquoi le titre original, Unforgiven (c’est-à-dire Impardonnable), n’a pas été simplement traduit.
(2) : Eastwood cite d’ailleurs La Charge héroïque de Ford, en ouvrant et fermant son film sur un très beau plan où l’on voit la tombe de la femme de Munny qui rappelle un plan célèbre et magnifique de John Wayne venant parler sur la tombe de sa femme.

Le plan d'ouverture (et le plan final) de Impitoyable

John Wayne dans La Charge héroïque de J. Ford
(3) : Un jeu de mot amusant et qui revient plusieurs fois scelle ce parallèle entre Little Bill et John Chance (le sheriff de Rio Bravo) : quand Little Bill confond « Duck » et « Duke », appellation qui évoque directement « The Duke », c’est-à-dire John Wayne himself.
(4) : Même si le regard de certains westerns est très dur : Le Train sifflera trois fois de F. Zinneman ou Quatre étranges cavaliers de A. Dwan sont des charges violentes contre la société.
(5) : Eastwood poursuivra également sa réflexion en se tournant vers les héros actuels dans American Sniper.

vendredi 3 juillet 2015

Aliens, le retour (Aliens de J. Cameron, 1986)




Profitant du succès du premier opus, James Cameron propose un film d’action efficace mais très daté années 80. Les personnages, la musique, les effets spéciaux, tout cela a pris un coup de vieux tel qu’il est difficile aujourd’hui de prendre le film au premier degré.
Les scénaristes savent maintenant que les spectateurs connaissent la monstrueuse bestiole qui sévit dans les environs, il n’est donc plus question de retarder son apparition (comme dans le premier film) : à l’opposé du film de suspense de Ridley Scott, basé sur l’attente et la rareté des séquences d’action, Aliens propose donc un déchaînement de violence, avec de nombreuses bébêtes qu’il s’agit de dégommer à qui mieux mieux. Le film, dès lors, s’éloigne de ce qui faisait l’originalité et le brio du premier film (qui était un huis clos oppressant dans un vaisseau spatial) pour devenir un film d’action très (trop) conventionnel.

jeudi 2 juillet 2015

La Septième victime (The Seventh Victim de M. Robson, 1943)



La septième victime Mark Robson Affiche Poster

Très bon film noir, étrange, maléfique, qui plonge le spectateur dans une atmosphère dont il est difficile de s'extirper. Les puissances morbides qui tirent vers elles la sœur de Mary attirent aussi le spectateur.
Robson excelle dans les suggestions, les indices laissés hors-champ. C’est ainsi que le film abonde en personnages troubles et comme pervertis. On découvre une étonnante scène de douche qui est comme une ébauche de la célèbre séquence de Psychose.

Mary (Kim Hunter) surprise sous la douche
Le film tente une victoire sur le Mal mais la dernière scène, très sobre et qui nous dit tout sans rien nous montrer (géniale conclusion du film, à la fois conclusion morale et stylistique), finit de plonger le spectateur dans le désarroi du mal.

La septième victime Mark Robson

lundi 29 juin 2015

Le Gouffre aux chimères (Ace in the hole de B. Wilder, 1952)




Excellent film de B. Wilder. On reproche volontiers à l’Amérique ses excès, son égoïsme, son dévoiement à l’argent, et on reproche aux médias leur avilissement, leurs manipulations, leur absence de scrupule, leur cynisme. Eh bien toutes ces critiques, l’Amérique se les adresse déjà en 1952.
Kirk Douglas trouve dans le journaliste Tatum l’un de ses meilleurs rôles : un journaliste ambitieux et sans scrupule - symbole de tous les excès des médias. L’expressivité de son jeu trouve là sa pleine mesure. Autour de lui ce sont tout à la fois les représentants de la population (le maire, le shérif) que les habitants eux-mêmes (les propriétaires du champ par exemple, qui font grimper les prix du parking au fur et à mesure) qui vont profiter de la situation, là aussi avec un intérêt dénué du moindre scrupule. La dureté de la fin (et le plan final éclatant) achève tout espoir.

Le premier titre proposé était Ace in the hole avant d'être rebaptisé aux USA The Big carnaval – ce qui rend bien compte de la dénonciation violente de B. Wilder.
Bien entendu cette charge féroce est tout à fait d’actualité ; et c’est là une marque de la qualité et de la justesse du film. Ce qui y est décrié continue de constituer le kit de base du fonctionnement des médias, et pas seulement aux USA.



dimanche 28 juin 2015

Edge of tomorrow (D. Liman, 2014)




Film de science-fiction assez quelconque, si ce n’est qu’il emmène assez loin le principe du film de gamers.
En effet, par un jeu scénaristique qui fait renaître le héros à une étape précise de l’histoire à chaque fois qu’il meurt, l’histoire se présente comme un jeu de plateau : le personnage apprend et progresse, il anticipe au fur et à mesure le positionnement des ennemis et leurs pièges ; ce qui lui permet de progresser dans le jeu (et donc dans l’histoire) de plus en plus. Quand il est coincé, il meurt et recommence inlassablement, tout en s'initiant à tel ou tel armement et en parvenant à progresser, plateau après plateau.
On est là dans un parallèle complet avec les personnages de jeux vidéo qui renaissent dans le jeu à une étape antérieure et doivent recommencer de franchir les épreuves mais ils peuvent alors mieux anticiper ce qui les attend.
Les aliens occupent un territoire et l’armée du héros débarque pour les déloger : on est bien dans Call of Duty version aliens.


vendredi 26 juin 2015

Scarface (B. De Palma, 1983)




Cette revisite du film de Howard Hawks est devenue culte aujourd’hui, non pas tant pour ses qualités intrinsèques (bien que le film soit volontiers imprégné du brio de Brian De Palma) que par Tony Montana, le personnage incarné par Al Pacino, avec son accent forcé (1), son cabotinage incessant et, bien sûr, son improbable destin. C’est que le récit de cet immigré cubain, sans foi ni loi qui devient brièvement chef de la pègre, offre une version dégénérée du rêve américain. L’Amérique reaganienne est ainsi filmée avec une outrance délirante et névrosée.



De Palma déplace l’intrigue de Chicago à Miami, laisse de côté les mafieux italiens pour vadrouiller du côté des trafiquants cubains qui prospèrent dans les années 80. Avec ses couleurs criardes, ses chemises bariolées, sa musique disco, son ambiance kitsch et pleine de mauvais goût, Scarface prend le contre-pied des codes du polar dont il est issu et qu’une succession de films fondateurs – du Scarface de Hawks au Parrain de Coppola en passant par les polars de Mervyn LeRoy, William Wellman ou Raoul Walsh – avaient fixés. En ajoutant à cela une dimension baroque et excentrique – qui n’hésite pas à barioler les murs de sang – due à la patte de De Palma, Scarface installe une esthétique nouvelle qui va considérablement influencer le genre.



C’est ainsi que Scarface malgré son outrance et son aspect kitsch très démodé, est un des films incontournables des années 80.



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(1) : La voix française de Al Pacino, pourtant épouvantablement forcée, a paradoxalement contribué au succès du film en France, du fait des répliques assénées avec cet accent caricatural, qui fait glisser le film vers le cartoon.

jeudi 25 juin 2015

Les théories du montage de S. M. Eisenstein



S. M. Eisenstein, en plus d'être le réalisateur de génie que l'on sait, a beaucoup analysé le cinéma (et il l’a fait, qui plus est, très précocement dans l’histoire du cinéma), en s’appuyant bien souvent sur ses propres œuvres pour mieux expliciter ses théories. En représentant majeur de l’école soviétique, il donne au montage une place fondamentale dans la création cinématographique.
Pour Eisenstein, un film est toujours un discours articulé, et un fragment est une unité de discours (bien plus qu’une unité de représentation). Et il utilise ces fragments sur le mode du conflit : c’est donc dans une logique d’opposition qu’il les agence, opposition qui peut revêtir de multiples formes (opposition graphique, lumineuse, spatiale, etc.). Le montage est donc, pour lui, le moment de la production de sens, au travers de l’exposition de conflits (la séquence célèbre de l’escalier d’Odessa, dans Le Cuirassé Potemkineoù se confrontent les soldats du tsar et la population, en est un exemple canonique).


Suivant ce principe de base, Eisenstein distingue alors quatre principales formes de montage ; montage qui, pour lui, on va le voir, est toujours affaire de mouvements. On pourra mesurer, dans les différentes approches qui vont suivre, l'abîme qui le sépare de la transparence hollywoodienne.

Il distingue tout d’abord le montage métrique. Il s’agit de tenir compte, ici, de la longueur de chaque fragment de film (en prenant en compte la longueur de pellicule) pour réaliser le montage. Eisenstein explique comment un effet de mouvement et donc de tension peut être obtenu en raccourcissant les morceaux de pellicule, tout en conservant les proportions originales de la formule (1/2, 1/3, 1/4, etc.). Ce montage procède donc d’un simple calcul et non d’une impression qui peut être éprouvée. Et le contenu propre à l’image est subordonné à la longueur des plans. Eisenstein prend pour exemple une séquence de La Ligne générale (l’épisode du fauchage).

Vient ensuite le montage rythmique où le contenu propre à chaque image doit être pris en considération pour déterminer la longueur de chaque morceau. De fait la longueur de chaque plan ne coïncide pas nécessairement avec une longueur déterminée mathématiquement comme dans le montage métrique. La séquence de l’escalier d’Odessa dans Le Cuirassé Potemkine est un exemple-type d’un tel montage : la tension est obtenue en transférant le rythme des bottes des soldats au rythme de la descente de l’escalier par le landau abandonné.

Le montage tonal va chercher à dépasser l’aspect rythmique : la conception de mouvement doit ici embrasser les vibrations de toute sorte qui peuvent se dégager d’une image. Le montage est alors basé sur la résonnance émotionnelle propre à chaque plan. Eisenstein prend l’exemple de la séquence du port d’Odessa, toujours dans Potemkine, où chaque image a une même résonnance, un même ton (ici des vibrations lumineuses dans le brouillard). L’unité de la séquence est donc celle des images (c’est une unité qui s’appuie donc sur le fond, et non plus sur la forme comme dans le montage précédent).

Le montage harmonique, enfin, est, pour Eisenstein, l’occasion de prendre toutes les potentialités de chaque plan (le fond et la forme). Il est un développement ultime du montage tonal, allant vers une exaltation de chaque plan à même de provoquer un ébranlement émotionnel chez le spectateur. Il s’agit alors de parvenir à englober l’aspect rythmique en plus de la tonalité. Ce montage reste un objectif théorique, en ce qu’il est une aspiration du réalisateur à parvenir, ainsi, à extraire une harmonie du plan tout en permettant une harmonie entre les plans.


Eisenstein voit une gradation dans ces quatre méthodes de montage, allant vers un aboutissement, chacune étant engendrée par la précédente (le montage rythmique, par exemple, nait du conflit entre la longueur d’un plan et son mouvement intérieur propre). Il aborde également un dernier montage, le montage intellectuel, qui établirait non plus une harmonie de nature émotionnelle, mais de nature intellectuelle. Il prévoit ainsi une forme neuve de cinéma, un cinéma intellectuel, qui saurait combiner ces différentes harmonies. Pour Eisenstein, ce cinéma établirait une synthèse entre l’art cinématographique lui-même (qui s’adresse à l’émotion) et l’esprit de militant qui l’anime (et qui s’adresse au processus intellectuel).

Eisenstein, concentré sur sa table de montage

mardi 23 juin 2015

Le Silence des agneaux (The Silence of the Lambs de J. Demme, 1991)




Très bon thriller de Jonathan Demme dans cette adaptation du roman de Thomas HarrisLe Silence des agneaux est aujourd'hui une référence du genre. La composition de Anthony Hopkins est légendaire (quand bien même son personnage d’Hannibal Lecter n’est pas le personnage principal) et confère au film une aura diabolique.
Hannibal Lecter, longtemps coincé au fond de sa cellule, parvient malgré tout à percer à jour Clarice Starling (très bonne Judie Foster) et, même, à apaiser ses douleurs (la mort de son père). Cette psychanalyse subie par Clarice lui permet, ensuite, d’affronter le terrible Buffalo Bill. Intelligemment le film s'enrichit en effet d'un second psychopathe, qui est l'opposé d’Hannibal Lecter (qui est tout en retenu, raffiné, calme, courtois et qui use de la parole pour comprendre et soigner Clarice) : Buffalo Bill est un marginal, recroquevillé dans son délire et dans son obsession, qui ne parle pas réellement mais crie ou geint. Cette opposition des deux personnages – qui ne se côtoieront jamais – est une bonne dynamique pour le film et renforce le personnage de Lecter.
J. Demme mène son suspense très efficacement (parfois un peu théâtralement, surtout vers la fin) et parvient à faire pénétrer son héroïne  et le spectateur  dans des atmosphères éprouvantes (la prison, le sous-sol de Buffalo Bill).

lundi 22 juin 2015

Taxi (G. Pirès, 1998)




Que ce film très bête ait eu un tel succès et qu'il ait pu engendrer plusieurs suites, cela laisse perplexe. On ne sait quel est le pire, entre Samy Naceri dans un rôle stupide et beauf ou Frederic Diefenthal en policier qui se fait sans cesse ridiculiser.
Mais, dites-moi, que doivent penser les producteurs des spectateurs d’un tel film ?



vendredi 19 juin 2015

Les Chaussons rouges (The Red Shoes de M. Powell, 1948)




Quelle merveille ! Il semble que, avec Les Chaussons rougesPowell parvient à s'affranchir de l’écran. Dans les premiers âges du cinéma, on sait que les acteurs évoluaient comme sur une scène de théâtre, sans profondeur de champ (un peu comme en peinture où le gothique fait évoluer de nombreux personnages sur une faible largeur de scène, sans qu’il y ait de perspective). Bien entendu la profondeur de champ a permis d’envoyer le regard vers l’infini, mais, ici, Powell semble entrer sur scène pour nous faire déambuler parmi les décors. Bien plus qu’avec la 3D (dont on ne dira jamais assez l’artificialité de l’image qu’elle propose) où c’est l’image qui vient vers nous, Powell nous propose d’aller au centre de l’image, de nous y incarner. Au mitan du film, les vingt minutes du ballet sont alors une immersion éblouissante : on entre dans cette séquence comme on entre dans une cathédrale et on se laisse porter. La chevelure rousse de Moira Shearer, le jeu des couleurs, le rouge des ballerines, les artifices à la Méliès, la féérie : tout concourt à l’émerveillement.
Et l’idée est là : comme avec un grand roman ou une symphonie, on doit pouvoir entrer dans un film comme on entre dans une cathédrale. Et alors on lâche les rênes et on se laisse porter.

Le personnage de Lermontov est aussi fascinant. On oscille à son sujet : en fait-il trop, en imposant à ses danseurs de vivre pour danser ? A-t-il raison de brider les amours naissants ? On pense à Rilke dans ses Lettres à un jeune poète :  « Mourriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ? Il suffit, selon moi, de sentir que l'on pourrait vivre sans écrire pour qu'il soit interdit d'écrire. »
Powell discute d’une vision romantique de l’art : on ne vit que pour l’art lui-même. Et Lermontov est le despote tout puissant, qui tient la vie de sa danseuse entre ses mains et ne supporte pas les imperfections.
Nul doute qu’il n’accepterait pas de faire sienne cette réflexion de M. Duchamp à propos de l’art :

« Pendant l'acte de création, l'artiste va de l'intention à la réalisation en passant par une chaîne de réactions totalement subjectives. La lutte vers la réalisation est une série d'efforts, de douleurs, de satisfactions, de refus, de décisions qui ne peuvent ni ne doivent être pleinement conscients, du moins sur le plan esthétique. Le résultat de cette lutte est une différence entre l'intention et la réalisation, différence dont l'artiste n’est nullement conscient.
En fait, un chaînon manque à la chaîne des réactions qui accompagnent l'acte de création ; cette coupure représente l'impossibilité pour l'artiste d'exprimer complètement son intention. [...] Tout créateur a un projet, un cap, un programme, inévitablement transformé par l'œuvre en train de s'accomplir. [...] Cet accomplissement lui échappe en partie, pour des raisons qui font justement qu'il est un artiste et pas un simple traducteur ou exécutant de son propre projet. »



lundi 15 juin 2015

Django (S. Corbucci, 1966)




Western italien très célèbre en son temps et assez typique, mais sans grande signification. L'idée de Django qui traîne son cercueil (cercueil contenant sa mitrailleuse qui sème la mort) est très bien vu. Le personnage joué par Franco Nero est devenu mythique chez les aficionados.


On remarquera que le film, pourtant tourné comme la plupart des westerns italiens, en Espagne dans la région très sèche d’Almeria, est envahi de boue. Le film se fait ainsi l’écho des inondations dévastatrices qui ont touché l’Italie en 1966.
La résonance du film est due à sa violence terrible, très crue, sans limite. En 1966 Hollywood est encore ceinturé par son code de censure et le contraste est frappant entre la violence libérée et nihiliste de Corbucci et la retenue des productions américaines. Ce film (et d’autres films du même auteur ou de la même veine) ont largement influencé les réalisateurs américains. Cette influence est manifeste en particulier chez Sam Peckinpah avec sa Horde sauvage.


Mais, pour le reste, au-delà de cette violence nihiliste, le film ne s’éloigne guère du schéma classique violence/vengeance, typique du western italien. On sent bien qu’il s’agit ici de surfer sur un genre alors très populaire et boosté par Sergio Leone.
Le film donna lieu à de nombreuses suites. Tarantino adore (son Django Unchained lui rend plusieurs hommages à commencer par le nom du personnage principal et une apparition de Franco Nero), nous moins.

samedi 13 juin 2015

Predator (J. McTiernan, 1987)




Un des importants films d’action des années 80, dans un genre qui produisit sur la période bien des films épouvantables. Le mélange de genre guerre/science-fiction est original et l’avalanche de biceps est typique. Curieusement on retrouve la trame en deux temps d’Aventures en Birmanie (ou celle des Aventures du capitaine Wyatt, les deux films fonctionnant de la même manière) : un commando est envoyé pour une mission dangereuse dans la jungle (pour libérer des prisonniers), mission suivie d’une longue course-poursuite dans la forêt.
La première partie du film est assez quelconque, c’est surtout un concours de qui aura les plus gros biceps (avec Schwarzy dans la bande, on sait qui va gagner). On se croit dans un banal nanar des années 80. Mais la traque qui va suivre est bien plus intéressante et, même, à mesure que le groupe se réduit (parce que laminé petit à petit par le Predator), elle s’avère passionnante. La jungle qui était le terrain de jeu de ces mercenaires surentraînés devient progressivement un lieu incontrôlable et dangereux.
La dernière partie est étonnante : Dutch (Schwarzenegger) se retrouve seul pour affronter ce prédateur venu d’un autre monde. Ainsi toute la dernière séquence est sans parole, et elle voit Dutch se dépouiller de plus en plus pour retrouver toute l’animalité qui est en lui et qui lui sera nécessaire pour battre un adversaire bien plus fort que lui (plus fort que Schwarzy, il faut le faire). Épurée, résumant le film à un combat singulier dans une jungle qui est une arène piégeuse et boueuse, cette dernière séquence est une réussite et elle montre tout le talent de McTiernan.

Bien entendu Hollywood ne pouvait laisser un film réussi sans y venir voir plus près : furent donc enfantées diverses suites, mettant à l’honneur – et à toutes les sauces – le Predator. Il finira même, une quinzaine d’années plus tard, par affronter Alien, l’autre prédateur star.


mercredi 10 juin 2015

La Loi du marché (S. Brizé, 2015)



La loi du marché Affiche

Film assez quelconque mais représentatif d’un certain cinéma français.
Le scénario est assez linéaire et sans surprise : Thierry est au chômage, il ne parvient pas à joindre les deux bouts. Il retrouve finalement un emploi mais difficile à assumer : il est vigile, on lui demande d’épier ses collègues.

Malheureusement cette représentation appliquée de la société française (qui se veut très réaliste) n’échappe pas aux clichés et aux idées convenues. Le film, en fait, ne montre pas la réalité mais met en images l'idéologie dominante sur la réalité : les patrons sont des salauds, la société est violente, elle propose des choix moralement intenables (le vigile qui traque les employés), elle n'est qu'humiliation. Dans le film, la quasi totalité des rapports humains  en dehors du cercle familial  est traitée sous un rapport d’humiliation : soit on humilie, soit on est humilié.
Et comme cette description de la société rejoint l'idée médiatique mean stream actuelle (le succès du film montre combien ce discours est consensuel), le film est décrit comme réaliste ou comme bon exemple de ce qui se passe dans la « vraie vie ». On est pourtant simplement dans une représentation de l’ordre des choses, dans du normatif, bien loin de tout réalisme. En effet, le cas pris en exemple (une caissière se fait licencier parce qu'elle a ramassé quelques coupons de réduction) est, non pas une situation commune et habituelle, mais une situation très rare et exceptionnelle que Brizé fait passer pour banale. Or ce n'est pas le cas : cette situation existe, mais, heureusement, elle ne résume pas du tout le rapport patron-employé ni ne représente le problème du chômage. Il y a là une arnaque intellectuelle autant qu'émotionnelle. Donc, sous un dehors prétendument réaliste, Brizet tient un discours partisan. Le titre du film le montre bien.

Par ailleurs, dans La Loi du marché, les choses semblent complètement figées. Le film part de situations (dont on vient de dire que, loin d'être réalistes, elles collent en réalité à des conceptions qu'a le scénariste de la société) et on nous montre les problèmes qui surgissent de ces situations. Voici les situations, voici les problèmes qu’elles engendrent. Bien. Rien à dire de particulier, donc. L'exposition de la situation tient lieu de discours. C'est là une façon de faire fréquente mais très pauvre. Il faut se souvenir, par exemple, de la comédie italienne, pour comprendre que simplement montrer (une fausse réalité qui plus est) c’est bien peu de choses. Dans ces films italiens, lorsque des portraits très durs sont brossés au fil des sketchs ou que des miroirs grossissants sont placés sous les yeux des spectateurs, il y a là une volonté non seulement de montrer, mais, bien plus, de faire bouger les choses, de déranger et de brusquer. Quand on voit comment Comencini, dans L’Argent de la vieille, renvoie dos à dos les riches et leur cynisme et les pauvres et leur avidité ; ou quand Risi, dans Au nom du peuple italien, renvoie dos à dos le juge et l'entrepreneur véreux : on comprend qu’il y a peut-être mieux à faire que simplement chercher à représenter la réalité.

Vincent Lindon est très bien, mais le choix de l'acteur pose problème. En effet le film met en scène des petites gens, des prolétaires qui ont du mal à finir leurs fin de mois. Et, au milieu d'acteurs inconnus ou non professionnels, choisir une star n’est pas simple. Lindon s'affuble d'ailleurs d'une moustache, peut-être pour faire plus prolétaire, pour qu'on voit moins la star et plus le personnage. Mais, quelque soit la qualité de son jeu, on ne voit pas Thierry et ses 20 mois de chômage, on voit Vincent Lindon qui joue très bien Thierry. On sait les avantages promotionnels de la présence d'un acteur célèbre, mais la résonance d'une star devrait empêcher, de fait, leur présence dans ce type de rôle (c’est un problème qui se rencontre souvent, même dans des films d'un tout autre genre, par exemple dans plusieurs interprétations des Misérables). A noter que Vincent Lindon semble d’ailleurs se spécialiser progressivement dans ce type de rôle, qu’il conçoit comme un engagement de sa part ou comme des prises de position (voir par exemple Welcome de P. Lioret).

La Loi du marché est donc un film assez typique (malheureusement) de cette mode très française : montrer la société, en se disant que, se faisant, on la dénonce. C’est un cinéma de représentation, où l'exposition de la situation tient lieu de discours. Ici la représentation d’une partition sociale : les gens rament pour joindre les deux bouts. Mais, malgré quelques séquences réussies (la séquence d’ouverture, la vente avortée du bungalow, bien que traitées, comme il se doit, sur le mode de l'humiliation), le film ne parvient pas à faire oublier que chercher simplement à montrer les chosescomme le fait Brizé, ne mène pas bien loin.

mardi 9 juin 2015

Mad Max : Fury Road (G. Miller, 2015)




Film très réussi et, en même temps, vraie déception liée à une fin complètement ratée.
C’est quand même dommage : George Miller retrouve l’état d’esprit de son Mad Max (celui du deuxième opus en particulier), on sent sa jubilation à déchainer à nouveau des hordes barbares les unes contre les autres sur des routes sans fin, à les faire cavaler dans un monde apocalyptique, tout en réduisant le script à quelques lignes pour mieux lâcher la bride à ses warriors.
Le film est incroyablement spectaculaire, c’est pratiquement une unique scène d’action étendue à la longueur d’un film (un peu l’équivalent, sur ce principe, de La Chute du faucon noir dans un autre genre), et la mise en scène fait se déverser sur l’écran un feu d’artifice permanent. On voit que les maquilleurs, les designers et les cascadeurs se sont fait plaisir.
Tom Hardy est très bien en Max solitaire, mutique, qui sait qu’il faut se battre pour survivre, sans cesse et contre tout le monde. Les méchants sont très méchants (Immortan Joe est une très bonne reprise du Seigneur Humungus), les véhicules extravagants et les effets très réussis (la plongée dans la tempête). On sent la saleté et la graisse imprégner le film.
Tout est parfait (passons sous silence les inutiles mamies motards), les méchants sont zigouillés, balafrés, déchiquetés, et il ne reste alors plus qu’à régler l’emballage final, histoire de finaliser un peu l’entreprise. C’est alors que Miller a un coup de mou et que les producteurs parviennent à s’imposer. Hollywood reprend le dessus (le mauvais Hollywood pour le coup, parce que sinon seul le bon Hollywood peut faire un film pareil) : les dix dernières minutes sont en contradiction avec l’esprit de tout ce que le film a montré jusqu’à présent. Pour un peu Max embrasserait Furiosa. Que n’ont-ils gardé quelques barils de TNT pour faire subir à la Citadelle des Wars Boys le sort qui l’attendait !
Alors il faut faire abstraction de ces dernières minutes et ne pas bouder son plaisir.