lundi 7 janvier 2019

Une sale histoire (J. Eustache, 1977)




Étrange film de Jean Eustache, construit à partir de deux séquences similaires qui se répètent (le film est coupé en deux). On voit tout d’abord un personnage (Mickaël Lonsdale, accueilli par Jean Douchet) qui raconte une histoire de voyeurisme particulièrement glauque devant un parterre de femmes. Puis, dans la foulée, la même séquence est montrée à nouveau et si elle est présentée de façon réaliste (il ne s’agit plus d’un acteur à proprement parler, mais c’est Jean Eustache lui-même qui reçoit son ami Jean Noël Pick), c’est le même récit qui recommence, au mot près. Situé dans un salon, avec des femmes manifestement lettrées et attentives, le récit prend évidemment une coloration sadique.
L’articulation des deux récits donne une allure étrange au film, du fait de l’inversion logique du procédé puisque la version « interprétée » (avec Lonsdale en narrateur) est placée avant la version « documentaire » (avec Eustache et Pick).



Le parti-pris du film est donc de filmer un personnage qui raconte une historie et de ne pas filmer cette histoire. Certes l’histoire est glauque mais il eut été facile, techniquement, de filmer cette histoire de voyeurisme dans les toilettes d’un bar. Mais Eustache s’en remet à ses narrateurs, comme si cette sale histoire était racontable, évocable mais irreprésentable à l’image. Il est vrai que l’histoire en elle-même est dérangeante puisque mêlant le voyeurisme le plus obscène et le plus malheureux (le personnage parle volontiers de son aliénation et de son obsession) au déballement sans fard et sans gêne de cette histoire devant des femmes.
Bien entendu Eustache sait parfaitement que son histoire sent le soufre (il en jouera lors de sa promotion) et qu’il joue en équilibriste sur une ligne de crête étroite (des propos provocateurs racontés de façon calme et précieuse par un acteur savoureux).
Et le film est plus fin qu’il n’y paraît puisqu’il s'ingénie à pointer une ligne de fracture entre l’homme et la femme (le voyeurisme, l’exhibitionnisme) tout en montrant que les femmes qui sont rassemblées autour du narrateur accueillent très bien ce récit pour le moins scabreux et au parfum de scandale (puisqu'il s'agit au bout du compte de résumer une femme à son sexe).



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