mercredi 27 avril 2022

Quels films faut-il voir ?





« Quels films faut-il voir ? » Laurent Jullier (1), interrogé à ce propos, dit-il, par ses étudiants, leur répond « de regarder ce qu’ils veulent, qu’il n’a aucun conseil à leur donner. Son objectif étant de former un regard ». Reprenant un aphorisme bien connu, il explique qu'il ne veut pas donner directement à boire mais apprendre à creuser un puits.
Qu’importe le film, nous dit-il, ce qui compte, c’est le regard que l’on porte sur lui.
Oui, certes. Mais derrière cette réponse très démagogique et moderne, Jullier semble ignorer (ou il feint d’ignorer) la méconnaissance abyssale des étudiants en cinéma, même dans les filières dédiées. Ils consomment ce qu’on leur donne à consommer et leur consommation est d’une uniformité à peu près totale. Il est très rare qu’il y ait une curiosité qui les emmène vers des formes différentes, des œuvres originales ou des genres variés.

Or l’on se demande un peu comment un regard peut se former sans qu’il y ait exploration. Et si l’on dit à des étudiants « allez où vous voulez », force est de constater qu’ils n’iront souvent pas bien loin. Pour reprendre un exemple déjà cité dans ce blog, parmi les très nombreux fans de Star Wars, très peu sont allés voir les films antérieurs de Lucas (en particulier THX1138), ou les œuvres qui ont pu l’inspirer : Silent Running de Trumbull, Dark Star de Carpenter, La Forteresse cachée de Kurosawa, etc. Pourtant, avec ce simple exemple on voit combien un peu de curiosité peut ouvrir le champ cinématographique. Non, bien souvent le fan se cantonne à son objet fétiche.

Nous pensons quant à nous que former un regard ne peut se faire qu’en se confrontant à des œuvres patrimoniales, œuvres qui ont déjà formé le regard d’autres cinéastes, un peu comme les peintres français ou allemands du XVIème et XVIIème siècle parcouraient l’Italie pour découvrir l’œuvre des maîtres. Ici aussi, il est difficile de faire l’économie d’une rencontre avec des œuvres majeures.
On comprend bien que, dans la logique pédagogique et académique qui destitue la verticalité – logique relayée évidemment dans les enseignements artistiques – on en vient à promouvoir le banal, l’inauthentique, l’industriel, le bâclé. Mais si l'on s'en tient à dire que peu importe le support et que seul le regard compte, on ne différencie plus Rocky 4 de Pickpocket (pas plus qu’on ne distingue La Comédie humaine des romans de Marc Lévy).

Dès lors on commet une double faute auprès des étudiants.
D’une part on fait l’impasse sur un pan important du rôle de pédagogue, c’est-à-dire celui qui accompagne autant qu’il guide, celui qui oriente et permet de s’y retrouver.
D’autre part, éduquer au goût c’est apprendre à discriminer. Tout ne se vaut pas et mettre au même niveau Châteaubriant et Guillaume Musso, ou mettre Chaplin ou Renoir au même niveau que Rob Cohen (réalisateur de Fast and Furious) c’est trahir sa fonction. En effet cela revient à dire : moi qui aie un regard formé, je ne fais pas la différence entre Partie de campagne et Fast and Furious, tout se vaut. Au contraire, la moindre des choses que l’on peut attendre de celui qui a un regard formé est qu’il sache s’en servir : qu’il discrimine.
Jullier oublie ainsi d’être pédagogue et devient un universitaire abstrait et mécanique : tout est étudié dans la moulinette de son regard professionnel où l’objet étudié, en soi, n’a plus d’importance. Si ce regard universitaire est fondamental pour une analyse professionnelle, on regrette qu’il soit répondu à un étudiant curieux et demandeur que le choix du film importe peu. C’est ne porter sur les films que le regard froid et ciselé du professionnel.

Mais, sans doute, Jullier ignore-t-il qu’un puits ne se creuse pas n’importe où. Inutile en effet de forer directement du granite ou du gneiss, inutile de se jeter à coups de pelle dans une roche perméable : encore faut-il étudier les terrains, rechercher des plis ou des fissures, découvrir les agencements des couches imperméables en profondeur, comprendre l’hydrogéologie du bassin versant. Ensuite, alors, quand on a compris comment déterminer un aquifère, on apprend à creuser. Et ensuite encore, seulement, on peut dire à l’étudiant : maintenant que tu sais tout cela tu peux voyager à ton aise. En effet, c’est une fois qu’il a formé son regard, quand il a découvert des styles, senti l’histoire des formes ou expérimenté des originalités, que l’on peut alors dire à l’étudiant que, maintenant que son regard est formé, il peut regarder ce que bon lui semble.


Il faut donc se confronter aux œuvres (celles que nous proposons ou que d'autres spécialistes institutionnels proposent), former son regard à leur contact et ensuite seulement, si on le souhaite, s’attarder sur le banal, l’industriel, la série bas de gamme, rentable ou bâclée. Mais encore faudra-t-il, dans ce cas, en avoir envie. C’est que s’attarder longuement sur ces films, quand on a formé son regard, c’est comme de forer dans le sommet d'un massif cristallin pour y trouver de l’eau au prétexte qu’on sait creuser un puits : tout cela apparaît laborieux et bien inutile.




________________________________

(1) : Universitaire et auteur, notamment, de plusieurs ouvrages de vulgarisation très intéressants, notamment L'analyse de séquences (2002) ou encore Qu'est-ce qu'un bon film ? (2002).



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire