vendredi 14 juin 2019

La liste de 208 films d'Alain Bergala




Alain Bergala propose à ses élèves de la Fémis une liste de films qu’il présente comme essentiels pour qui veut découvrir le cinéma. Il prend le soin de bien expliquer les principes qui ont présidé ses choix :


« Cette liste n’est pas un palmarès, ni en aucun cas la liste des 208 meilleurs films de l’histoire du cinéma. Sa visée est tout autre. 208 films […] nul ne saurait évidemment s’en contenter. […]Un jeune homme ou une jeune femme qui aurait vu (vraiment vu, c’est-à-dire médité, discuté, car voir sans laisser résonner ce que l’on a vu n’est pas voir) ces 208 films aurait une solide idée de ce qui l’a précédé dans le cinéma depuis que celui-ci existe. Cette liste nous semble dessiner une carte des œuvres et des cinéastes indispensables à qui veut se repérer dans un univers où il se prépare à entrer. […] Il importe au plus haut point de connaître ce dont le cinéma a été capable avant son propre engagement, de quelque ordre qu’il soit, dans cet art.
[…] C’est aussi l’intérêt d’une telle liste de pousser chacun à comparer avec SA liste idéale, à chercher les absences à ses yeux scandaleuses. Cela permet de faire le point sur sa propre planète de cinéma imaginaire, de mieux cerner la cartographie de son goût propre. […]
Le choix s’est plutôt porté sur les films où le cinéaste affichait sa plus grande singularité, où était le plus sensible sa musique personnelle, ou encore le film où il venait de découvrir sa place dans le cinéma et son possible apport personnel.
Le cinéma français a la part belle dans cette liste puisqu’après tout c’est dans cette généalogie que la plupart des élèves de la Fémis, quel que soit leur département, vont avoir à trouver leur place et inscrire leur travail. Le cinéma des trente dernières années y occupe une place de choix dans la mesure où il est le plus prégnant dans la constitution d’une pensée actuelle du cinéma.
Il y a des films qui aident à vivre (ceux-là, rares, on les trouve tout seul) et les films qui aident à créer (ceux-là répondent à d’autres critères, et on ne les croise par toujours au bon moment, quand on en aurait besoin). […] »


Le fameux regard caméra d'Harriet Andersson dans Monika

La liste proposée (constituée en 2008) est remarquable en ce qu’elle dresse, effectivement, un panorama très exhaustif du cinéma et l’on comprend que, pour un réalisateur, elle puisse être une source d’inspiration et « aider à créer ». Pour un cinéphile, elle propose un éventail de films magnifique à explorer.
On aime aussi cette idée d’une généalogie de films français, dans laquelle s’inscriront les futurs réalisateurs (encore que, sur ce point, l’absence de Pierre Etaix surprend).
Là où le bât blesse est lorsque Bergala explique (dans des interviews qu’il a pu faire par ailleurs) qu’il a senti la nécessité d’une telle liste à l’intention de ses étudiants devant leur manque de culture cinématographique ! Ceux-ci n’ont guère plus qu’une culture cinéphilique typique de leur âge (on craint de comprendre ce qu’il veut dire) et sont très ignorants, nous dit-il, de l’Histoire du cinéma, ce qui laisse perplexe quand on sait que la Fémis est l’une des écoles de cinéma les plus prestigieuses au monde et à l’accès très sélectif.


De nombreux films proposés s’adressent à un cinéphile qui connaît déjà un certain nombre d’incontournables et qui veut explorer plus avant le cinéma à travers des œuvres qui procèdent d’autres manières de filmer, d'autres manières de capter les choses ou de rendre compte de la vie et qui s’émancipent un peu de leur scénario.
Il y a beaucoup à dire, bien sûr, sur cette liste qui comprend une douzaine de documentaires et dont on comprend nombre de choix, avec des films parfois peu connus mais qui sont autant de visions particulières, étranges, poétique ou décalées (Exotica, La Femme au corbeau, A l’Ouest des rails, Saint Michel avait un coq, Moi, Pierre Rivière, Liberté, la nuit, etc.). On comprend mal certains autres choix, quand bien même Bergala s'en explique (Embrasse-moi idiot ou La Rumeur par exemple). Mais on se permettra de regretter – à titre d’absences scandaleuses – Werner Herzog, Bela Tarr ou Takeshi Kitano, qui ont chacun une vision particulière du monde et de leur art, un style et une radicalité qui les rendent incontournables.

On remarquera aussi une surreprésentation de films qui expriment la vacuité de la vie, la solitude, l’abandon des choses, la vie pleine de rien, de ces films assez taiseux en somme et difficiles à construire puisqu’ils s’en remettent à une pâte visuelle ou sonore singulière et suivent une narration peu dense, voir minimaliste. On pense à Dillinger est mort, L'Humanité, Les Amours d’une blonde, Les Bonnes femmes, Elephant, La Rivière, La Collectionneuse, Beau travail, etc. On sait que la Fémis forme à tous les métiers du cinéma (pas seulement à la réalisation) mais insister sur ces films pour un tel public, c’est un peu comme conseiller Finnegans Wake à qui veut se lancer dans l’écriture : ces chemins d’explorations peuvent être tentants mais ils sont sans doute très difficiles pour de jeunes artistes. Et, de même qu’écrire comme Joyce semble accessible mais ne l’est pas, il n’est peut-être pas si simple de filmer comme Ferreri, Dumont ou Forman, pour parvenir à donner à son film, sans perdre le fil, une humeur ou une tonalité particulière.


La liste de Bergala :

1. Akerman Chantal : La Captive (2000)
2. Aldrich Robert : En quatrième vitesse (1955)
3. Allen Woody : Manhattan (1979)
4. Allio René : Moi, Pierre Rivière (1976)
5. Almodovar Pedro : Parle avec elle (2002)
6. Altman Robert : Un mariage (1978)
7. Angelopoulos Théo : Le Voyage des comédiens (1975) ; Le Regard d’Ulysse (1995)
8. Antonioni Michelangelo : L'Avventura (1960)
9. Argento Dario : Suspiria (1977)
10. Assayas Olivier : Irma Vep (1996)
11. Audiard Jacques : Sur mes lèvres (2001)
12. Barnet Boris : Au bord de la mer bleue (1936)
13. Becker Jacques : Casque d’or (1952)
14. Bellochio Marco : Les Poings dans les poches (1965)
15. Bergman Ingmar : Monika (1953)
16. Bertolucci Bernardo : Le Conformiste  (1970)
17. Bing Wang : À l’Ouest des rails (2004)
18. Blake Edwards : La Party (1968)
19. Blier Bertrand : Les Valseuses (1974)
20. Boorman John : Délivrance (1972)
21. Borzage Frank : La femme au corbeau (1929)
22. Bresson Robert : Pickpocket (1959)
23. Brisseau Jean-Claude : De bruit et de fureur (1987)
24. Brocka Lino : Jaguar (1979)
25. Browning Tod : Freaks (1932)
26. Bunuel Luis : Un chien andalou (1928) ; Viridiana (1961)
27. Capra Frank : LaVie est belle  (1946)
28. Carax Leos : Boy meets Girl (1984)
29. Carné Marcel : Le Jour se lève (1939)
30. Cassavetes John : Shadows (1959)
31. Cavalier Alain : Thérèse (1986)
32. Chabrol Claude : Les Bonnes femmes (1959)
33. Chahine Youssef : Gare centrale (1957)
34. Chang-Dong Lee : Oasis (2002)
35. Chaplin Charlie : Les Temps modernes (1936)  ;  L’Opinion publique (1923)
36. Cimino Michael : Voyage au bout de l’enfer (1978)
37. Cissé Souleymane : Yeleen (1987)
38. Clouzot Henri-Georges : Quai des orfèvres (1947)
39. Cocteau Jean : Le Testament d’Orphée (1960)
40. Coppola Francis Ford : Le Parrain (1972)
41. Cronenberg David : Crash (1996)
42. Cukor George : Une étoile est née (1953)
43. Dardenne Jean-Pierre et Luc : Rosetta (1999)
44. De Mille Cecil B. : Les Dix Commandements (1956)
45. Demy Jacques : Les Demoiselles de Rochefort (1966)
46. Denis Claire : Beau travail (2000)
47. De Palma Brian : Pulsions (1980)
48. Depardon Raymond : San Clemente  (1982)
49. De Santis Giuseppe : Riz Amer (1949)
50. De Sica Vittorio : Le Voleur de bicyclette (1948)
51. Desplechin Arnaud : Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) (1996)
52. Disney Walt : Blanche Neige et les sept nains (1937)
53. Doillon Jacques : La Drôlesse (1978)
54. Donen Stanley : Chantons sous la pluie (1952)
55. Dovjenko Alexandre : La Terre (1930)
56. Dreyer Carl : Ordet (1954)
57. Dumont Bruno : L’humanité (1999)
58. Duras Marguerite : India Song (1974)
59. Duvivier Julien : Pépé le Moko (1937)
60. Eastwood Clint : Honkytonkman (1983)
61. Egoyan Atom : Exotica (1994)
62. Eisenstien Serguei M. : La Ligne générale (1929)
63. Epstein Jean : La Chute de la Maison Usher (1927)
64. Erice Victor : L’Esprit de la ruche (1973)
65. Eustache Jean : La Maman et la putain (1973)
66. Fassbinder R.W. : Le Mariage de Maria Braun (1978)
67. Fellini Federico : La Dolce Vita (1960)
68. Ferran Pascale : Lady Chatterley (2006)
69. Ferrara Abel : Bad Lieutenant (1992)
70. Ferreri Marco : Dillinger est mort (1969)
71. Flaherty Robert : Nanouk l'esquimau (1922)
72. Ford John : La Prisonnière du désert (1956)
73. Forman Milos : Les Amours d’une blonde (1965)
74. Franju Georges : Les Yeux sans visage (1960)
75. Fuller Samuel : Police spéciale (1964)
76. Garrel Philippe : Liberté la nuit (1983)
77. Godard Jean-Luc : Pierrot-le-fou (1964) ; Histoire(s) du cinéma (1998)
78. Grémillon Jean : Remorques (1941)
79. Griffith D. W. : Naissance d’une nation (1913)
80. Guney Yilmaz : Le Troupeau (1978)
81. Guitry Sacha : Bonne chance (1935)
82. Haneke Michael : Benny’s vidéo (1992)
83. Hawks Howard : Rio Bravo (1959)
84. Hitchcock Alfred : Vertigo (1958)
85. Hong Sang-Soo : Le Pouvoir de la province de Kangwon (1998)
86. Hou Hsiao-Hsien : La Cité des douleurs (1989)
87. Hu King : A Touch of Zen (1970)
88. Huston John : The Misfits (1961)
89. Iosseliani Otar : Adieu, plancher des vaches (1999)
90. Imamura Shohei : Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar (1970)
91. Ivens Joris : A Valparaiso (1962)
92. Jarmush Jim : Dead Man (1995)
93. Kaurismaki Aki : Au loin s’en vont les nuages (1996)
94. Kazan Elia : Surles quais (1954)
95. Keaton Buster : Le Mécano de la Générale (1927)
96. Kechiche Abdellatif : La Graine et le mulet  (2008)
97. Kiarostami Abbas : Et la vie continue  (1992)
98. Kieslowski Krzysztof : Brève histoire d’amour (1988)
99. Kramer Robert : Route One/USA (1989)
100. Kubrick Stanley : Shining (1979)
101. Kurosawa Akira : Les Sept samouraïs  (1954)
102. Lang Fritz : Metropolis (1926) ; Fury  (1936)
103. Lanzmann Claude : Shoah (1985)
104. Laughton Charles : La Nuit du chasseur (1955)
105. Lee Ang : Le Secret de Brokeback Mountain (2005)
106. Leone Sergio : Le Bon, la brute et le truand (1966)
107. Lewis Jerry : The Ladies man (1961)
108. Loach Ken : Family Life (1971)
109. Losey Joseph : Temps sans pitié (1956)
110. Lubitsch Ernest : The Shop Around the Corner (1940)
111. Lumet Sydney : Un après-midi de chien (1975)
112. Lumière Auguste et Louis : programme
113. Lynch David : Lost Highway (1997)
114. Mac Carey Leo : Elle et lui  (1957)
115. Mac Laren Norman : programme
116. Malle Louis : Lacombe Lucien (1974)
117. Malick Terence : La Ligne rouge (1998)
118. Mankiewicz Joseph L. : La Comtesse aux pieds nus (1954)
119. Mann Anthony : Winchester 73 (1950)
120. Marker Chris : Sans soleil (1983)
121. Marx Brothers : Monnaie de singe (1931)
122. Mazuy Patricia : Saint-Cyr (2000)
123. Mékas Jonas : Walden (1969)
124. Méliès Georges : programme
125. Melville Jean-Pierre : Bob le flambeur (1956)
126. Miller Claude : La meilleure façon de marcher (1975)
127. Ming-Liang Tsaï : La Rivière (1996)
128. Minnelli Vincente : Brigadoon (1954)
129. Miyazaki Hayao : Le Voyage de Chihiro (2001)
130. Mizoguchi Kenji : La Vie d’O’Haru, femme galante (1952)
131. Monteiro Joao César : La Comédie de Dieu  (1995)
132. Moretti Nanni : Palombella Rossa (1989)
133. Murnau : L’Aurore (1927)
134. Naruse Mikio : Frère et sœur (1953)
135. Oliveira Manoel de : Francisca (1981)
136. Olmi Ermano : Il Posto (1961)
137. Ophuls Marcel : Hôtel Terminus (1988)
138. Ophuls Max : Lola Montès (1955)
139. Oshima Nagisa : Contes cruels de la jeunesse (1960)
140. Ousmane Sembene : Le Mandat (1968)
141. Ozu Yazujiro : Voyage à Tokyo (1953)
142. Pabst Georg Wilhem : Loulou (1928)
143. Pagnol Marcel : Angèle (1934)
144. Pasolini Pier Paolo : Accatone (1961)
145. Peckinpah Sam : Pat Garrett et Billy the Kid (1973)
146. Péléchian Artavazd : Programme
147. Perrault Pierre et Brault Michel : Pour la suite du monde (1963)
148. Pialat Maurice : A nos amours (1983)
149. Polanski Roman : Rosemary’s Baby (1968)
150. Polonski Abraham : Willie Boy (1969)
151. Pollet Jean-Daniel : Méditerranée (1963)
152. Powell Michael : Le Voyeur (1960)
153. Preminger Otto : Laura (1944)
154. Ray Nicholas : Johnny Guitar (1954)
155. Ray Satyajit : Le Salon de musique (1959)
156. Renoir Jean : Boudu sauvé des eaux (1932) ; La Règle du jeu (1939)
157. Resnais Alain : Nuit et brouillard (1955) ; Muriel (1963)
158. Rivette Jacques : L’Amour fou (1969)
159. Rocha Glauber : Dieu noir et diable blond (1964)
160. Rohmer Eric : La Collectionneuse (1966)
161. Rossellini Roberto : Stromboli (1950)
162. Rosi Francesco : Salvatore Giuliano (1961)
163. Rouch Jean : La Chasse au lion à l'arc (1965)
164. Rouquier Georges : Farrebique (1946)
165. Rozier Jacques : Adieu Philippine (1961)
166. Sautet Claude : Les Choses de la vie (1969)
167. Schatzberg Jerry : Panique à Needle Park (1971)
168. Scola Ettore : Une journée particulière (1977)
169. Scott Ridley : Blade Runner (1982)
170. Schoedsack : King Kong (1933)
171. Scorsese Martin : Taxi Driver (1976)
172. Sirk Douglas : Écrit sur du vent (1957)
173. Sjoström Victor : Le Vent (1928)
174. Skolimovski Jerzy : Travail au noir (1982)
175. Sokourov Alexandre : Mère et fils  (1997)
176. Solanas Fernando : L’heure des brasiers (1969)
177. Spielberg Steven : Rencontres du troisième type (1977)
178. Sternberg Josef von : L’Impératrice rouge (1934)
179. Straub Jean-Marie et Huillet Daniele : De la nuée à la résistance (1979)
180. Stroheim Eric von : Les Rapaces (1924)
181. Tarkovski Andréi : Le Miroir (1974)
182. Tati Jacques : Playtime (1967)
183. Taviani Paolo et Vittorio : Saint Michel avait un coq (1971)
184. Téchiné André : Les Roseaux sauvages (1994)
185. Tourneur Jacques : La Féline (1942)
186. Truffaut François : Baisers volés (1968)
187. Tsui Hark : Il était une fois en Chine (1991)
188. Ulmer Edgar G. : Le Bandit (1954)
189. Van Der Keuken Johan : La Jungle plate (1978)
190. Van Sant Gus : Elephant (2003)
191. Varda Agnès : Sans toit ni loi (1984)
192. Vecchiali Paul : Rosa la rose (1985)
193. Vertov Dziga : L'Homme à la caméra (1929)
194. Vidor King : Duel au soleil (1946)
195. Vigo Jean : L’Atalante (1934)
196. Visconti Luchino : Le Guépard (1963)
197. Von Trier Lars : Breaking The Waves (1996)
198. Wajda Andrej : L’Homme de marbre (1976)
199. Walsh Raoul : High Sierra (1941)
200. Welles Orson : La Splendeur des Amberson (1942)
201. Wenders Wim : Au fil du temps (1976)
202. Wilder Billy : Embrasse-moi idiot (1964)
203. Wiseman Frederick : The Store (1983)
204. Wong Kar Wai : Chungking Express (1994)
205. Wyler William : La Rumeur (1962)
206. Yang Edward : Yiyi (2000)
207. Ya Zangke : Still Life (2007)
208. Zurlini Valerio : Journal intime (1962)


jeudi 13 juin 2019

Le Chevalier mystérieux (Il cavaliere misterioso de R. Freda, 1948)




Bon film d’aventures exotiques de Ricardo Freda, qui tourne le dos à son époque (le cinéma italien était en plein néo-réalisme) et emmène le spectateur dans des intrigues allant des cachots vénitiens jusqu’aux étendues enneigées de la cour de Catherine II en passant par une Vienne mystérieuse.
On suit avec plaisir les aventures de ce Casanova charismatique (très bon Vittorio Gassman, alors tout jeune), qui, plein d’audace et de dévouement, séduit les femmes, se bat à l’épée, et, bien sûr, tombe amoureux.


mardi 11 juin 2019

Au loin s'en vont les nuages (Kauas pilvet karkaavat de A. Kaurismäki, 1996)





Kaurismäki filme un désastre social, avec l’irruption du chômage chez Lauri d’abord puis très vite chez Ilona, accablant le couple qui est comme violemment frappé par le sort (avec un mauvais tirage de cartes pour Lauri !).Le ton du film oscille alors entre le néoréalisme italien – avec cette mise en avant de gens ordinaires, pris dans le chômage et l’alcoolisme et dans leur combat quotidien pour vivre – et le réalisme poétique, avec Ilona et Lauri, le couple au centre du film, qui s’aiment par-dessus tout, sans avoir besoin de parler, encaissant la violence sociale qui les frappe à coups répétés.Le regard du réalisateur sur ses personnages est tout de dignité et de respect, face à leur humilité, face à leurs tentatives pour s’en sortir, leurs échecs, leur désarroi, avec toutes les portes qui se referment tour à tour. Et puis, doucement, s’accrochant  à ce qu’ils peuvent, aidés par des amitiés simples, ces petites gens remontent la pente et Kaurismäki saisit leur remontée, mélange d’espoir, d’inquiétude et de foi récompensée.La sobriété du style ne doit pas masquer la grande maîtrise du réalisateur qui construit avec soin ses plans : par exemple la scène du cuisinier ivre qu’il faut maîtriser, en début de film, qui est construite autour d’un plan fixe qui laisse délibérément l’action hors-champ, créant ainsi une forme d’humour. Humour que dissémine d’ailleurs Kaurismäki – c’est une gageure vu le ton du film – par petites touches discrètes mais présentes. Le travail sur les couleurs – avec des éclats de bleu froid ou de rouge chaud sur un fond plus terne –, le jeu taiseux et volontiers peu expressif des comédiens qui éloignent tout sentimentalisme et tout apitoiement, le regard fin sur la société finlandaise, font d’Au loin s’en vont les nuages, une belle réussite, même si le film n’a pas la belle poésie du Havre.

jeudi 6 juin 2019

La Rivière (He liu de M. Tsai, 1997)




Le film de Tsai Ming-Liang, s’il aborde des sujets fondamentaux avec un angle de vue remarquable, et malgré de bonnes trouvailles, a bien du mal à être convaincant.
Tsai Ming-Liang ausculte l’éclatement d’une famille, avec des personnages qui parlent peu, traversent lentement les rues, occupant des lieux volontiers montrés comme déshumanisés, comme une errance sans âme (le Antonioni de L’Éclipse n’est plus très loin). L’appartement familial semble lui aussi vide de tout sentiment, il ne permet plus à la famille de se retrouver et d’exister. On y voit le père, la mère, le fils, mais jamais chacun tous ensemble et on ne comprend que progressivement qu’ils partagent le même appartement. Et, métaphore de cet appartement où les liens familiaux partent à vau-l’eau, le plafond de la chambre du père a sans cesse plus de fuites, jusqu’à inonder progressivement les pièces.
Et le fils, au cou terriblement coincé et de plus en plus douloureux, traîne sa claudication torturée tout au long du film. Son mal dont l’origine est incertaine est une belle image de l’émiettement de la famille. Il y a la mère et son amant, le fils qui se tord de douleur, le père qui fréquente les saunas homosexuels. Et, comme un symbole de dépravation, dans cette noirceur chaude des saunas, le père et le fils, sans le vouloir, iront jusqu’à l’inceste.

Si La Rivière brosse un portrait très dur de la société taïwanaise – une société morcelée, froide, sans chaleur humaine et où chacun est seul – le film laisse le spectateur à une certaine distance de ses personnages, et ne parvient guère à donner une humeur universelle au monde qu’il saisit à l’écran.