Alain Bergala propose à ses élèves de la Fémis une liste de
films qu’il présente comme essentiels pour qui veut découvrir le cinéma. Il
prend le soin de bien expliquer les principes qui ont présidé ses choix :
« Cette liste n’est pas un palmarès, ni en
aucun cas la liste des 208 meilleurs films de l’histoire du cinéma. Sa visée
est tout autre. 208 films […] nul ne saurait évidemment s’en contenter. […]Un
jeune homme ou une jeune femme qui aurait vu (vraiment vu, c’est-à-dire médité,
discuté, car voir sans laisser résonner ce que l’on a vu n’est pas voir) ces
208 films aurait une solide idée de ce qui l’a précédé dans le cinéma depuis
que celui-ci existe. Cette liste nous semble dessiner une carte des œuvres et
des cinéastes indispensables à qui veut se repérer dans un univers où il se
prépare à entrer. […] Il importe au plus haut point de connaître ce dont le
cinéma a été capable avant son propre engagement, de quelque ordre qu’il soit,
dans cet art.
[…] C’est aussi l’intérêt d’une telle liste de
pousser chacun à comparer avec SA liste idéale, à chercher les absences à ses
yeux scandaleuses. Cela permet de faire le point sur sa propre planète de
cinéma imaginaire, de mieux cerner la cartographie de son goût propre. […]
Le choix s’est plutôt porté sur les films où le
cinéaste affichait sa plus grande singularité, où était le plus sensible sa
musique personnelle, ou encore le film où il venait de découvrir sa place dans
le cinéma et son possible apport personnel.
Le cinéma français a la part belle dans cette liste
puisqu’après tout c’est dans cette généalogie que la plupart des élèves de la Fémis,
quel que soit leur département, vont avoir à trouver leur place et inscrire
leur travail. Le cinéma des trente dernières années y occupe une place de choix
dans la mesure où il est le plus prégnant dans la constitution d’une pensée
actuelle du cinéma.
Il y a des films qui aident à vivre (ceux-là, rares,
on les trouve tout seul) et les films qui aident à créer (ceux-là répondent à
d’autres critères, et on ne les croise par toujours au bon moment, quand on en aurait
besoin). […] »
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Le fameux regard caméra d'Harriet Andersson dans Monika |
La liste
proposée (constituée en 2008) est remarquable en ce qu’elle dresse, effectivement, un panorama très exhaustif du cinéma et l’on comprend que, pour
un
réalisateur, elle puisse être une source d’inspiration et « aider à
créer ». Pour un cinéphile, elle propose un éventail de films magnifique à
explorer.
On aime aussi cette
idée d’une généalogie de films français, dans laquelle s’inscriront les futurs
réalisateurs (encore que, sur ce point, l’absence de Pierre Etaix surprend).
Là où le bât blesse est lorsque Bergala explique (dans des
interviews qu’il a pu faire par ailleurs) qu’il a senti la nécessité d’une
telle liste à l’intention de ses étudiants devant leur manque de culture
cinématographique ! Ceux-ci n’ont guère plus qu’une culture cinéphilique
typique de leur âge (on craint de comprendre ce qu’il veut dire) et sont très
ignorants, nous dit-il, de l’Histoire du cinéma, ce qui laisse perplexe quand
on sait que la Fémis est l’une des écoles de cinéma les plus prestigieuses au monde et à l’accès très sélectif.
De nombreux
films proposés s’adressent à un cinéphile qui connaît déjà un certain nombre
d’incontournables et qui veut explorer plus avant le cinéma à travers des
œuvres qui procèdent d’autres manières de filmer, d'autres manières de capter les choses ou de
rendre compte de la vie et qui s’émancipent un peu de leur scénario.
Il y a beaucoup à dire, bien sûr, sur cette liste qui comprend une douzaine de documentaires et dont on
comprend nombre de choix, avec des films parfois peu connus mais qui sont
autant de visions particulières, étranges, poétique ou décalées (Exotica, La Femme au corbeau, A
l’Ouest des rails, Saint Michel avait
un coq, Moi, Pierre Rivière, Liberté, la nuit, etc.). On comprend mal certains autres choix, quand bien même Bergala s'en explique (Embrasse-moi idiot ou La Rumeur par exemple). Mais on se permettra de regretter – à titre d’absences
scandaleuses – Werner Herzog, Bela Tarr ou Takeshi Kitano, qui ont chacun une vision particulière du monde et de leur art, un style et une radicalité qui les rendent
incontournables.
On remarquera aussi une surreprésentation de films qui
expriment la vacuité de la vie, la solitude, l’abandon des choses, la vie
pleine de rien, de ces films assez taiseux en somme et difficiles à construire
puisqu’ils s’en remettent à une pâte visuelle ou sonore singulière et suivent
une narration peu dense, voir minimaliste. On pense à Dillinger est mort, L'Humanité, Les Amours d’une blonde, Les
Bonnes femmes, Elephant, La Rivière, La Collectionneuse, Beau travail, etc. On sait que la Fémis
forme à tous les métiers du cinéma (pas seulement à la réalisation) mais
insister sur ces films pour un tel public, c’est un peu comme conseiller Finnegans Wake à qui veut se lancer
dans l’écriture : ces chemins
d’explorations peuvent être tentants mais ils sont sans doute très difficiles
pour de jeunes artistes. Et, de même qu’écrire comme Joyce semble accessible mais ne l’est pas, il n’est peut-être pas si simple de filmer
comme Ferreri, Dumont ou Forman, pour parvenir à donner à son film, sans perdre le fil, une humeur ou une tonalité
particulière.
La liste de Bergala :
3. Allen Woody :
Manhattan (1979)
6. Altman Robert :
Un mariage (1978)
7. Angelopoulos Théo : Le Voyage
des comédiens (1975) ; Le Regard d’Ulysse (1995)
10. Assayas Olivier
: Irma Vep (1996)
11. Audiard Jacques
: Sur mes lèvres (2001)
14. Bellochio Marco : Les Poings dans les poches
(1965)
15. Bergman Ingmar :
Monika (1953)
18. Blake Edwards :
La Party (1968)
23. Brisseau Jean-Claude : De bruit
et de fureur (1987)
24. Brocka Lino :
Jaguar (1979)
25. Browning Tod :
Freaks (1932)
28. Carax Leos : Boy meets Girl (1984)
30. Cassavetes John
: Shadows (1959)
31. Cavalier Alain :
Thérèse (1986)
32. Chabrol Claude : Les
Bonnes femmes (1959)
34. Chang-Dong Lee :
Oasis (2002)
37. Cissé Souleymane
: Yeleen (1987)
39. Cocteau Jean : Le Testament d’Orphée (1960)
41. Cronenberg David : Crash (1996)
42. Cukor George : Une étoile est née (1953)
43. Dardenne Jean-Pierre et Luc : Rosetta (1999)
44. De Mille Cecil B. : Les Dix Commandements (1956)
46. Denis Claire : Beau travail
(2000)
47. De Palma Brian : Pulsions
(1980)
48. Depardon Raymond
: San Clemente (1982)
49. De Santis Giuseppe : Riz Amer (1949)
51. Desplechin Arnaud
: Comment je me suis
disputé (ma vie sexuelle) (1996)
52. Disney Walt : Blanche
Neige et les sept nains (1937)
53. Doillon Jacques
: La Drôlesse (1978)
55. Dovjenko Alexandre : La Terre (1930)
56. Dreyer Carl : Ordet (1954)
58. Duras Marguerite
: India Song (1974)
59. Duvivier Julien
: Pépé le Moko (1937)
60. Eastwood Clint :
Honkytonkman (1983)
64. Erice Victor : L’Esprit de la ruche (1973)
66. Fassbinder R.W. : Le Mariage de Maria Braun (1978)
68. Ferran Pascale : Lady Chatterley (2006)
73. Forman Milos : Les Amours d’une blonde (1965)
78. Grémillon Jean :
Remorques (1941)
80. Guney Yilmaz :
Le Troupeau (1978)
81. Guitry Sacha :
Bonne chance (1935)
82. Haneke Michael :
Benny’s vidéo (1992)
84. Hitchcock Alfred : Vertigo (1958)
85. Hong Sang-Soo : Le Pouvoir de la province de Kangwon (1998)
86. Hou Hsiao-Hsien : La Cité des douleurs
(1989)
87. Hu King : A Touch of Zen (1970)
88. Huston John :
The Misfits (1961)
89. Iosseliani Otar : Adieu,
plancher des vaches (1999)
90. Imamura Shohei
: Histoire du Japon racontée par une hôtesse
de bar (1970)
91. Ivens Joris : A Valparaiso (1962)
92. Jarmush Jim : Dead Man (1995)
93. Kaurismaki Aki : Au loin s’en vont les nuages (1996)
97. Kiarostami Abbas
: Et la vie continue (1992)
98. Kieslowski Krzysztof
: Brève histoire
d’amour (1988)
99. Kramer Robert : Route One/USA (1989)
100. Kubrick Stanley
: Shining (1979)
103. Lanzmann Claude
: Shoah (1985)
105. Lee Ang : Le Secret de Brokeback Mountain (2005)
107. Lewis Jerry : The Ladies man (1961)
109. Losey Joseph :
Temps sans pitié (1956)
111. Lumet Sydney
: Un après-midi de chien (1975)
112. Lumière Auguste et Louis : programme
113. Lynch David :
Lost Highway (1997)
115. Mac Laren Norman
: programme
117. Malick Terence
: La Ligne rouge (1998)
120. Marker Chris :
Sans soleil (1983)
121. Marx Brothers : Monnaie de singe (1931)
122. Mazuy Patricia :
Saint-Cyr (2000)
123. Mékas Jonas :
Walden (1969)
124. Méliès Georges : programme
126. Miller Claude : La meilleure façon de marcher
(1975)
128. Minnelli Vincente : Brigadoon (1954)
134. Naruse Mikio :
Frère et sœur (1953)
135. Oliveira Manoel
de : Francisca (1981)
136. Olmi Ermano : Il
Posto (1961)
137. Ophuls Marcel :
Hôtel Terminus (1988)
138. Ophuls Max :
Lola Montès (1955)
139. Oshima Nagisa
: Contes cruels
de la jeunesse (1960)
140. Ousmane Sembene
: Le Mandat (1968)
141. Ozu Yazujiro :
Voyage à Tokyo (1953)
142. Pabst Georg
Wilhem : Loulou (1928)
143. Pagnol Marcel :
Angèle (1934)
144. Pasolini Pier
Paolo : Accatone (1961)
145. Peckinpah Sam : Pat Garrett
et Billy the Kid (1973)
146. Péléchian Artavazd : Programme
147. Perrault Pierre
et Brault Michel
: Pour la suite du monde (1963)
151. Pollet Jean-Daniel : Méditerranée (1963)
152. Powell Michael :
Le Voyeur (1960)
153. Preminger Otto :
Laura (1944)
155. Ray Satyajit :
Le Salon de musique (1959)
157. Resnais Alain
: Nuit et brouillard (1955) ; Muriel (1963)
158. Rivette Jacques : L’Amour fou (1969)
159. Rocha Glauber : Dieu noir et diable blond
(1964)
162. Rosi Francesco :
Salvatore Giuliano (1961)
163. Rouch Jean : La Chasse au lion à l'arc (1965)
164. Rouquier Georges : Farrebique (1946)
165. Rozier Jacques :
Adieu Philippine (1961)
167. Schatzberg Jerry : Panique à Needle Park (1971)
168. Scola Ettore :
Une journée particulière (1977)
173. Sjoström Victor
: Le Vent (1928)
174. Skolimovski Jerzy : Travail au noir (1982)
175. Sokourov Alexandre : Mère et fils (1997)
176. Solanas Fernando
: L’heure des brasiers (1969)
178. Sternberg Josef von : L’Impératrice rouge
(1934)
179. Straub Jean-Marie et Huillet Daniele : De la nuée à la résistance (1979)
182. Tati Jacques :
Playtime (1967)
184. Téchiné André : Les Roseaux sauvages
(1994)
187. Tsui Hark : Il était une fois en Chine (1991)
188. Ulmer Edgar G. :
Le Bandit (1954)
189. Van Der Keuken Johan : La Jungle plate (1978)
191. Varda Agnès :
Sans toit ni loi (1984)
192. Vecchiali Paul :
Rosa la rose (1985)
194. Vidor King :
Duel au soleil (1946)
198. Wajda Andrej : L’Homme de marbre (1976)
199. Walsh Raoul :
High Sierra (1941)
200. Welles Orson : La Splendeur des Amberson (1942)
201. Wenders Wim : Au
fil du temps (1976)
203. Wiseman Frederick : The Store (1983)
204. Wong Kar Wai : Chungking Express (1994)
205. Wyler William :
La Rumeur (1962)
206. Yang Edward :
Yiyi (2000)
207. Ya Zangke :
Still Life (2007)
208. Zurlini Valerio
: Journal intime (1962)